Son nom résonne comme une promesse : au cœur de l’Asie du Sud-est, au bout de la péninsule malaise, Singapour est devenu en cinquante ans un état richissime et harmonieux, un véritable modèle de réussite. La cité-état se veut éblouissante à tous les titres : économiquement, elle cherche en permanence à s’imposer dans la mondialisation, et poursuit une croissance soutenue ; socialement, la recherche de la prospérité collective permet l’existence d’un multiculturalisme apaisé ; politiquement, son modèle de démocratie autoritaire a réussi à porter un projet visionnaire et à créer une société ordonnée et paisible, qui affiche un revenu par habitant bien supérieur à celui de la France, pour ne citer qu’elle.

Lee Kuan Yew (1923 - 2015)

Lee Kuan Yew (1923 – 2015)

Cette réussite est d’abord le fruit d’une géographie qui place Singapour au centre du monde. L’île est située à la sortie du détroit de Malacca, sans doute la voie maritime la plus utilisée de l’histoire, qui relie l’Océan indien et la mer de Chine méridionale, entre les mondes malais, chinois et indiens. Hier route des épices, le détroit de Malacca est aujourd’hui le lieu de passage stratégique des hydrocarbures, comme le pétrole, dont Singapour est le troisième raffineur mondial. Cette situation explique le cosmopolitisme qui perdure jusqu’aujourd’hui dans cette république à majorité chinoise où l’éducation se fait en anglais, aux multiples communautés et aux quatre langues officielles. Elle explique également la fortune du deuxième port mondial, et son importance dans l’équilibre de la région. Mais Singapour ne serait rien sans les différents visionnaires qui ont porté ce projet, depuis ses premiers gouverneurs britanniques jusqu’à l’homme qui a porté le régime de l’indépendance jusqu’à son décès en 2015 : Lee Kuan Yew.

La fondation moderne de Singapour remonte à 1819, lorsque Stamford Raffles prend possession de l’île au nom de la Compagnie des Indes orientales. La colonie britannique se développe au cours du XIXème siècle grâce à son port et aux agences de commerce qui prospèrent sur ses quais, dont les banques d’aujourd’hui sont les héritières. La croissance démographique et économique de l’île est impressionnante. Mais tout n’est pas idyllique, loin de là. Le système colonial produit en effet des inégalités profondes et le développement de Singapour connaît de nombreuses carences. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le “Gibraltar” asiatique, essentielle à la stratégie militaire britannique, est occupé par le Japon, un traumatisme durable pour les Singapouriens. Dans les années 1950, la ville est au bord de l’explosion : les tensions sociales et ethniques se multiplient, sur fond d’agitation communiste, de violence politique et mafieuse. Une ville insalubre, surpeuplée, et corrompue. Le contraire exact de ce qu’elle est aujourd’hui.

Pour comprendre cette transformation, il faut étudier la méthode singapourienne. Parmi les recettes du succès, la plus fondamentale est l’intérêt particulier et historique apporté à l’éducation. Des philanthropes chinois du début du XXème siècle aux gros budgets accordé par la République de Singapour, l’investissement a toujours été important dans ce domaine, afin de former des citoyens toujours plus qualifiés. L’éducation est aussi un élément primordial pour la construction de l’identité nationale singapourienne. La deuxième raison est un modèle économique particulier, Singapore Inc ; un capitalisme  très ouvert à la mondialisation et aux investissements extérieurs, mais où le rôle de l’état reste fondamental. Deux fonds souverains détiennent plusieurs entreprises-clé nationales, souvent des modèles dans leur domaine. La cité-état a toujours su se renouveler et faire évoluer son industrie en cherchant à s’adapter au maximum aux mutations économiques. Surtout, Singapour est un pays exempt de corruption, un effort particulier ayant toujours été entrepris dans ce domaine. Ce dernier point n’est pas anecdotique : le refus de la corruption, la recherche d’un système méritocratique – qui n’exclut pas toutefois une certaine forme de népotisme – et la mise en valeur d’une administration dont les bureaucrates perçoivent des salaires concurrentiels avec ceux du privé sont véritablement deux traits marquants de la réussite de Singapour.

Singapore_Panorama_v2La transformation de Singapour, qui n’est pas uniquement sociale mais territoriale et mentale, est sans conteste une réussite : elle repose sur un pacte social entre le pouvoir politique qui dirige l’île depuis l’indépendance, en 1965, et ses citoyens : en échange d’une prospérité générale et d’une sécurité assurée, les libertés politiques sont limitées. La croissance est suffisamment bien distribuée pour que chaque citoyen soit satisfait, et le système tourne sans trop de contestation. Mais ce système placé sous l’égide des valeurs asiatiques, aussi harmonieux soit-il, connaît des zones d’ombre – comme la question des travailleurs étrangers. L’écologie, constamment présente à l’esprit des dirigeants depuis l’indépendance, est un autre enjeu pour une île qui dépend fortement de ses voisins pour ses ressources essentielles. Enfin, les mutations géopolitiques, et notamment la montée en puissance de la Chine, sont un nouveau défi à relever pour Singapour.



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