Le 25 mai 2007, 10 000 personnes, représentantes de centaines d’association et de fan-clubs de par le monde, se sont réunies officiellement à Los Angeles pour fêter scrupuleusement le trentième anniversaire du jour de la sortie du premier film de la saga « Star Wars ». L’univers créé par George Lucas constitue désormais un pan à part entière de la culture, capable de rivaliser avec les grands mythes occidentaux, hérités de l’épopée antique ou de la geste médiévale, de l’Odyssée d’Ulysse en passant par l’histoire des chevaliers de la Table ronde.


Les héros inventés par Lucas – le jeune chevalier Jedi Luke Skywalker et son “père sombre” Dark Vador (“Dark Father”), le contrebandier Han Solo, les princesses Amidala et Leïa, etc. – ont pris place dans le panthéon mythique de la culture occidentale.

Les deux célèbres trilogies (1977-1983 et 1999-2005) ont en effet la rare caractéristique d’avoir bercé, et souvent structuré, l’imaginaire de deux, voire trois, générations de jeunes spectateurs, et ce de part et d’autre de l’Atlantique. Star Wars est donc un phénomène culturel total, pour ne pas dire mondial, la réception des films étant surtout occidentale. Débordant largement le simple cadre d’une série, la Guerre des Étoiles alimente un impressionnant “univers étendu”, depuis la production de jouets et de figurines en tout genre jusqu’à la publication de plus de 200 romans parallèles et complémentaires au récit de la saga, sans parler des centaines de revues mensuelles, de sites et de blogs quotidiennement alimentés par des érudits ou des aficionados exaltés, dont certains modèlent leur vie sur le profil psychologique des personnages de la série.

Au total, la “shelf-life” ou “vie d’étagère” (terme imagé et consacré qui désigne l’ensemble des produits dérivés d’un film) de la saga rapporte 300 millions de dollars par an à la Société de production Lucas film. Les controverses suscitées par cette “marchandisation” de la culture de masse ne doivent pas faire écran : le succès de “Star Wars” ne repose pas seulement sur une stratégie commerciale agressive et totalitaire. Il est aussi celui d’une incroyable alchimie entre la science-fiction et les grands récits mythiques de la culture classique. Cette synthèse inédite s’appuie sur une véritable théorie vulgarisée du mythe, fondée sur l’application de schémas définis par l’anthropologue américain Joseph Campbell dans « Les héros sont éternels » (1949).

Lucas n’a-t-il pas confessé qu’il souhaitait, en s’adressant en premier lieu aux enfants, “créer une sorte de nouveau mythe, de donner aux ga-mins de nouvelles références, une sorte de morale de base”. Sur un plan pratique, l’impressionnant horizon d’attente, suscité pendant plus de 15 ans par l’annonce de la sortie prochaine de la seconde trilogie (les épisodes I, II et III), qui est en fait la première dans le temps du récit, a été le vecteur d’un succès psychologique sans précédent. En inventant le “prequel” (en opposition à séquelle), c’est-à-dire l’arrière-plan historique d’une première série, Lucas a transformé le temps du récit en temps du mythe. Les deux trilogies apparaissent ainsi, à l’image de l’Iliade et de l’Odyssée, comme les moments particuliers d’une histoire qui les dépasse sans cesse.

Au-delà, la saga exprime un contraste saisissant entre la sur-modernité technique et une société qui emprunte de nombreux traits au monde médiéval (moines-chevaliers Jedi à la façon des Templiers par exemple), à l’Empire romain (chute du Sénat et de la République), mais aussi à la Seconde Guerre mondiale (rébellion et résistance à l’oppression). Les implications et présupposés politiques sont également ambigus, entre apologie de la rébellion multiculturelle et restauration de l’ordre moral, entre tiers-mondisme optimiste et impérialisme culturel américain cynique. La saga se situe dans un espace-temps mythique (“il y a bien longtemps dans une galaxie lointaine” annonce le générique alors que l’image est futuriste) mais fonctionne comme le réceptacle des représentations contemporaines du monde qui l’a vu naître, c’est-à-dire une société occidentale en proie à une crise croissante des valeurs et des références. Si la peur de la catastrophe nucléaire plane sur la première trilogie à la fin des années 1970, la seconde est plutôt traversée par la “menace fantôme” du terrorisme et du coup d’État, propre à la fin des années 1990. L’originalité mythique la plus spectaculaire de la saga, et sans doute aussi la plus efficace sur le plan de l’imaginaire, dépend de l’itinéraire de Anakin Skywalker/Dark Vador, seul personnage présent dans les six films. Tour à tour assimilé au personnage du Christ sauveur et à celui du diable, il est un personnage schizophrène qui détruit le monde en voulant le sauver, et assure ainsi une collusion permanente entre le Mythe et la Morale.



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