Ils sont sur les tables des libraires depuis le 19 août, voire avant pour certains. Ils sont tirés à 3 000 ou à 120 000 exemplaires, ils seront en tout 701 à paraître d’ici octobre : ce sont les romans de la rentrée ! Beaucoup seront oubliés, certains seront surexposés, d’autres, plus rares, resteront dans les mémoires. Oublions les chiffres et essayons d’y voir plus clair à travers 4 rubriques tout à fait subjectives.

Les gros coups de cœur

Un siècle de nuages (Philippe Forest, Gallimard). Un homme rêve devant un hydravion qui glisse sur les eaux de la Saône en 1937. Il deviendra aviateur, pilotera des 747 après avoir fait son apprentissage pendant la seconde guerre mondiale aux Etats-Unis. L’histoire de Jean Forest, père du romancier, est aussi celle de son pays qui se transforme, des mentalités qui changent, des paysages et des hommes de ce XXème siècle marqué par deux inventions majeures : le cinéma et l’aviation.

Des éclairs (Jean Echenoz, Minuit). Troisième “fiction sans scrupules biographiques”, Des éclairs raconte l’existence de Nikola Tesla, l’inventeur du courant alternatif. Ce n’est pas la seule invention de cet homme aussi étrange qu’hyperactif. Atteint de quelques phobies, il est capable de soigner les pigeons avec un dévouement qu’il ne manifeste pour nul autre être vivant. Tout à fait désintéressé, il ne protège pas ses créations par des brevets, connaît la fortune, le luxe des palaces puis la misère et l’oubli. Il ne cesse de travailler et le roman qui le met en lumière est d’une grande profusion comme pour faire écho au personnage. Dans les moments de pause, on retrouve le regard oblique et ironique d’un Echenoz qui semble dominer son sujet comme jamais.

Le cœur régulier (Olivier Adam, L’Olivier). Nathan vient de mourir dans un accident. Sa sœur, Sarah, avec qui il entretenait des relations de quasi-gémellité ne se remet pas de ce décès, pas plus qu’elle ne supporte une existence anesthésiée au côté d’Alain, son époux. Elle perd son emploi de cadre sans regret et décide de partir au Japon où un certain Natsumé avait sauvé la vie de Nathan, près, une fois parmi d’autres, de se donner la mort. Sarah découvre qui elle est, change d’existence. Si l’on peut reprocher à Olivier Adam quelques épisodes manichéens, une certaine tendance au bon sentiment, on ne doit pas oublier l’essentiel : il sait parler des liens entre frères et sœurs, décrire la famille comme lieu de mort, et, dans ce roman né d’un séjour au Japon, se placer au plus près de la sensation.

Cent seize Chinois et quelques (Thomas Heams – Ogus, Le Seuil). En 1941, une centaine de Chinois pris dans des rafles dans les grandes villes d’Italie, sont internés dans un camp des Abruzzes. Leur pays est considéré comme ennemi de l’Italie fasciste et ces vendeurs ambulants ou travailleurs discrets, constituent soudain un danger. Mais on ne sait que faire d’eux et le temps passe sans qu’une solution n’apparaisse. Thomas Heams-Ogus raconte dans une langue très dense, poétique, cette histoire oubliée. C’est son premier roman et l’ambition affichée est à la mesure de ce qu’on éprouve à lire ces cent et quelques pages : de l’admiration et de l’émotion.

On ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux (Robert Bober, POL). Bernard fait de la figuration dans Jules et Jim. Sa mère lui apprend qu’elle a vécu une aventure semblable avec le père de Bernard, qui est mort en déportation et son beau-père disparu dans un accident d’avion. A travers le Paris des années soixante, le jeune homme reconstitue le puzzle d’une existence guidée par la passion du cinéma, le goût des rues (de Belleville en particulier), l’amour. Il fait son éducation et on le suit dans la ville, au gré des histoires “ininventables” qui s’entrelacent. Un livre léger comme une balade et mélancolique.

Retour aux mots sauvages (Thierry Beinstingel, Fayard). Eric a longtemps été ouvrier, travaillant avec ses mains, parlant peu. Or l’entreprise évolue et il doit changer de poste. Il devient téléopérateur, répond aux questions et aux demandes de clients anonymes. Aussi anonymes que lui qui n’est qu’une voix, et un pseudonyme. L’entreprise connaît de graves problèmes : des employés se suicident, le malaise va grandissant. Eric, quant à lui rendra sens aux mots et aux choses en ne respectant pas la “procédure”. Un grand roman sur le travail aujourd’hui, et d’abord une manière unique d’écrire le travail.

Quand j’étais normal (Marc Weitzmann, Grasset). Depuis ses débuts, Marc Weitzmann consacre son œuvre romanesque à décrire une société qui se défait, un état de crise de plus en plus prégnant. Dans ce roman qui est peut-être son plus abouti, il évoque les années 2000 et en particulier le tournant que marque l’attentat du 11 septembre. Au printemps 2003, la guerre contre l’Irak exacerbe quelques passions, met à jour des haines jusque là latentes. Gilbert, dont les parents n’ont cessé de travailler pour le théâtre populaire dans les banlieues les plus démunies, est victime d’un harcèlement par mél, dont il ne parvient pas à connaître l’origine. Il soupçonne Didier Leroux, ex-camarade de classe, sorti de prison après un meurtre crapuleux d’être l’auteur des méls, en même temps qu’il s’est introduit dans le cercle familial pour prendre sa place. L’intrigue policière sous-tend cette histoire de famille, qui est aussi une évocation d’une France assez nauséabonde.

Cela mérite le détour

Dans la nuit brune (Agnès Desarthe, L’Olivier). Jérôme est un homme installé dans sa vie de provincial. Il est divorcé et vit avec Marina, sa fille dont l’amoureux meurt dans un accident. Ce drame met en question tout ce qu’il pensait ou croyait et l’amène à s’interroger sur ses origines : il a été trouvé dans une forêt, adopté par un couple. Comme souvent chez Agnès Desarthe, on oscille entre le conte et le roman et de cette frontière indécise tient le charme et la force de ce livre.

Journal intime d’une prédatrice (Philippe Vasset, Fayard). “Elle” : ainsi est nommée l’héroïne de ce roman qui s’appuie sur une solide base documentaire. Elle a crée un fond d’investissement pour exploiter les richesses du pôle Nord en profitant du changement climatique. Elle est prête à tout pour cela. Il y a quelque chose de balzacien dans le récit de Vasset : histoire d’une ambitieuse, cynique, prête à détruire quiconque s’oppose à elle.

Ecrivains (Antoine Volodine, Le Seuil). Comme son titre l’indique, le livre de Volodine évoque des figures d’écrivains. Mais pas vraiment comme les autres. Ils appartiennent à l’univers un peu “déglingué” de cet auteur singulier, qui a inventé un monde et des modes d’écriture.

Nous n’avons pas lu mais nous lirons (ou essayerons de lire)

La carte et le territoire (Michel Houellebecq, Flammarion). L’enquête (Philippe Claudel, Stock). Cronos (Linda Lê, Christian Bourgois). Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (Mathias Enard, Actes Sud). Les aigles puent (Antoine Volodine sous le nom de Lutz Bassmann, Verdier). Que font les rennes après Noël ? (Olivia Rosenthal, Verticales). Où j’ai laissé mon âme (Jérôme Ferrari, Actes Sud). Franck (Anne Savelli, Stock).

Nous ne lirons pas
Pas de noms !!! Mais si vous insistez



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