Dès ses débuts, la photographie s’est trouvée aux prises avec le droit. Image mécanique, empreinte de la réalité, elle a dû s’affirmer sur des terrains qu’aucune autre catégorie d’image n’avait encore affronté. Si la caricature a pu susciter le couperet de la censure, la photographie, elle, va susciter non seulement la censure mais l’interdiction pure et simple. Le sujet de l’image ne peut-il contester la capture de son portrait dès lors que celle-ci est perçue comme un rapt ? Le vocabulaire technique de la photographie porte la marque de cette dimension ontologique devenue si rapidement problématique : prendre une photographie, n’est-ce-pas en soi voler quelque chose à son modèle ? Dans ce que les autorités et le grand public ont tour à tour accepté, interdit ou condamné se trouve des constantes qui peuvent nous apprendre beaucoup sur notre époque et nous permettre de relativiser nos jugements à la fois sur un plan esthétique et sur un plan moral. Etudier la photographie sous l’angle des controverses publiques et des conflits juridiques qu’elle a pu soulever permet de dérouler un panorama de l’évolution des mœurs depuis la fin du XIXè siècle.

Les conflits les plus simples à cerner sont ceux qui portent non sur des propriétés esthétiques ou plastiques de l’image elle-même, mais sur le contexte évoqué par l’image. Ces conflits ont donné lieu à des jurisprudences qui intéressent l’homme de loi mais aussi au premier chef le journaliste. Le photographe avait-il le droit de prendre cette image (le premier paparazzi a gagné une contestable notoriété en capturant l’image de Bismarck sur son lit de mort) ? Une photographie volée dans le métro est-elle une atteinte à la vie privée ( un inconnu a ainsi trouvé que le photographe Luc Delahaye lui avait donné l’air trop triste) ? Avait-on le droit de publier les photographies de Lady Diana Spencer agonisante? La poupée Barbie peut-elle revendiquer son droit à ne pas figurer sodomisée par un batteur de cuisine (Tom Forsythe, Food Chain Factory).

Certaines images sont mémorables pour leur rapport au politique et plus particulièrement à la censure. La jurisprudence à laquelle elles ont donné lieu est moins celle des tribunaux que celle de l’histoire. Comment un régime a-t-il pu manipuler l’opinion publique au point de gommer des images officielles certaines personnalités publiques ? Les images des purges staliniennes sont les plus célèbres en la matière mais nombre d’autres peuvent être exhibées tant l’image photographique s’est en effet toujours prêtée au trucage. Qu’il s’agisse des images des insurgés de la Commune ou de cette célèbre photographie du soldat hissant le drapeau soviétique sur le Reichstag et arborant deux montres au poignet, on s’interrogera sur ces manipulations et sur ce qu’elles révèlent de la valeur probatoire de la photographie. Car ce qui au fond est ici en question c’est une certaine morale du réel, l’idée selon laquelle une photographie, dès lors qu’elle se donne comme document, court le risque de la fausseté.

Cette morale prend une autre forme quand la controverse suscitée par une image porte sur les bonnes mœurs. Les scandales de la photographie comportent nombre de nymphettes prépubères nues de Lewis Caroll à Brooke Shields. Le même discours pourrait être tenu sur l’homosexualité (Robert Mapplethorpe), sur la zoophilie (Angelina Jolie et un cheval) ou sur la misogynie aujourd’hui. On pourrait également traquer la disparition des cigarettes aux lèvres de personnalités publiques (Sartre en particulier) ou parfois leur réapparition (comme dans les affiches de l’exposition Tati de la Cinémathèque française).

Les photographies les plus intéressantes sont certainement celles dans lesquelles la morale du photographe est en jeu. Il est alors question non plus strictement de droit, d’idéologie et de bonnes mœurs mais véritablement de morale c’est-à-dire de la façon dont certaines images affectent nos jugements, nos actes et nos valeurs. Comment un photographe peut-il utiliser délibérément la provocation pour faire changer notre comportement vis à vis d’une pratique sociale ? Que faut-il penser lorsque qu’une grande marque comme Benetton s’offre les services d’un photographe tel qu’Olivero Toscani pour réaliser une campagne dans laquelle figure une photographie aussi provoquante que celle intitulée Kissing Nun ? Faut-il, comme Antonio Salgado le préconise, esthétiser l’horreur pour attirer un public rendu insensible par l’étalage de la misère humaine dans les médias contemporains ?

Comment Eddie Adams a-t-il pu photographier l’exécution sommaire d’un jeune vietcong et ne pas l’empêcher ? Comment Nick Ut a-t-il pu avoir le sang froid de saisir la course folle de la petite fille nue brûlée au Napalm ? Si Kevin Carter s’est suicidé, n’est-ce pas la preuve qu’il était un peu coupable de ne pas avoir aidé la petite fille agonisante près du vautour, photographie qui lui a assuré un prix Pulitzer.

L’image photographique souvent s’apparente à un dilemme et conduit le spectateur, relais du photographe, à une situation paradoxale. L’image photographique nous place en position d’endosser une responsabilité dans un acte face auquel on ne peut rien dans la mesure même où elle se présente toujours sous la forme d’un fait, mais n’est-ce pas dans ces questions sans arrêt renouvelées “que montrer ?”, “que croire ?”, “quelle morale suivre ?” que réside sa puissance ?



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