Ils sont sur les tables des libraires depuis le 20 août. Certains sont tirés à 200 000 ou à 120 000 exemplaires, d’autres bénéficient d’un premier tirage, plus modeste, de quelques milliers : ce sont les romans de la rentrée. Plus de 600 vont paraître jusque la fin octobre ; beaucoup seront oubliés, certains seront surexposés. Oublions les chiffres, retenons quelques titres et surtout ce que les pages renferment.

Les gros coups de coeur

Peste & Choléra (Patrick Deville, Le Seuil). Yersin appartient à la bande de Pasteur. Il a étudié avec le grand médecin puis a découvert le bacille de la peste. Mais pas seulement. Il a navigué entre les Philippines et l’Indochine, fondé le site de Dalat, découvert les vertus du caoutchouc, transformé son havre indochinois en paradis fécond. Yersin était un encyclopédiste curieux de tout, inventif, sans cesse sur la brèche. L’élégant  roman de Deville est une sorte d’écho à Kampuchéa qu’on avait pu lire l’an passé.

14 (Jean Echenoz, Minuit). En condensé, en coupe, en surplomb, au ras des tranchées, quelques années d’une guerre effrayante, racontée avec la désinvolture et la gravité qui conviennent. Autant que roman, 14 est une interrogation sur ce que peut le roman quand il se confronte à un événement aussi souvent raconté. Mais on ne réduira pas 14 à l’événement : entre Charles, Anthime et Blanche, une histoire d’amour sert de fil conducteur. On ne répètera jamais assez qu’Echenoz est l’un des plus brillants écrivains de son temps, maître de son tempo, toujours.

Némésis (Philippe Roth, traduit de l’américain, Gallimard). Une épidémie de polio frappe le New Jersey. Bucky Cantor est animateur sur un terrain de sport ; en cet été 1943, il essaie de rassembler les enfants pour qu’ils jouent, malgré tout. La peur gagne, la mort frappe. Bucky doit choisir et son obstination à lutter contre le fléau le met à l’épreuve. Le portrait de cet homme courageux, des siens, l’histoire de ce quartier soumis à la mort sont aussi justes que bouleversants.

Ils désertent (Thierry Beinstingel, Fayard). On le surnomme l’ancêtre et l’entreprise considère ce vendeur exceptionnel, usant de méthodes à l’ancienne, comme l’homme à abattre. Elle, une jeune diplômée, a été chargée de le faire partir. Mais rien ne se passe comme prévu parce que la poésie, le goût des belles choses et l’humanité de chacun l’emportent sur les logiques “managériales”. L’auteur a le goût des mots, de la précision et du sens du moindre d’entre eux. Et les mots peuvent unir.

Viviane Elisabeth Fauville  (Julia Deck, Minuit). Une femme quittée par son mari, seule avec son bébé, assassine son analyste. Ce pourrait être une histoire mélodramatique. L’humour transforme l’intrigue en un objet insaisissable. La dénomination de l’héroïne, jamais identique traduit le trouble qui a gagné cette femme. Et tout ce dont nous étions sûr vacille, pour notre plus grand plaisir de lecteur. Paris sert de cadre à cette déambulation qui désarçonne. Un premier roman maîtrisé.

Le vieux roi en son exil (Arno Geiger, traduit de l’allemand, Gallimard). Un jour, le père du narrateur, un paysan autrichien vivant près de Bregenz a commencé de ne plus se rappeler. Puis il a perdu, les objets, le sens du temps, les esprits. Pas tout à fait et pas de façon violente. Alzheimer, certes, mais sans trop de souffrances, ni pour lui, ni pour ses enfants. Le narrateur reconstitue alors l’existence de cet homme, son emprisonnement vers la fin de cette guerre que ses parents, hostiles au nazisme, avaient refusé, courant ainsi grand risque. Le récit est plein de poésie, d’une fantaisie que la situation ne laissait pas imaginer.

L’herbe des nuits (Patrick Modiano, Gallimard). Entre rêve et réalité dans un Paris nocturne ou brumeux, un homme tente de se rappeler Dannie, celle qu’il aimait, dans les années 60. Trame connue toujours reprise par l’auteur de Dans le café de la jeunesse perdue ou de L’horizon. Dannie a participé à quelque chose de louche. Et tous ceux que le narrateur a côtoyés étaient des gens peu fréquentables. On n’en saura guère plus. Mais la poésie, celle des promeneurs qui traversent la ville, la peuplent de leurs songes et de leurs mots, telle est sans doute la vraie matière de ce roman.

Circus 2 (Olivier Rolin, Le Seuil). Voici le genre de “pavé” qu’on a envie de feuilleter et de lire pendant les soirées d’hiver. En plus de mille pages, on retrouve les romans et autres textes de l’auteur de Tigre en papier ou Bakou derniers jours. Rolin est un écrivain qui voyage, dans le temps autant que dans l’espace. Quelques inédits à découvrir, articles divers, réflexions sur son temps aussi. Et pour les afficionados… Circus 1 paru l’an passé. Donc tout Rolin en deux tomes.

Cela mérite le détour

Le meilleur des jours (Yassaman Montazami, Sabine Wespieser). La narratrice fait revivre son père, bourgeois iranien marxiste, qui a quitté son pays pour étudier en France, avant de retourner dans son pays quand les ayatollahs faisaient la loi. Ce rêveur éternel, farceur à ses heures, amoureux constant a connu bien des désillusions mais n’a jamais perdu son amour de la vie. Un premier roman qui parle de choses graves avec légèreté et élégance.

Autobiographie des objets (François Bon, Le Seuil). Quelle meilleure façon de se raconter que les objets qui comptent et ont comptés ? Des machines à écrire, bien sûr (pour un écrivain) des photos de classe (pour l’élève qu’il a été) des pattes d’éph’ (toute une époque !) mais aussi le litre à moules ou les bateaux à voile (on est au bord de l’Atlantique) mais aussi la “flore portative Bonnier” hérité du grand-père qui donne à connaître tout un pan de la famille, de ce côté-là. Un livre qu’on lit et qu’on “écrit” pour soi en lisant.

Lisières (Olivier Adam, Flammarion). On lira ce roman comme une somme, un bilan d’une partie de son existence par le romancier qui s’invente un double presque transparent. L’époque est noire, les lieux (la banlieue sud de Paris) plutôt sinistre et les êtres que rencontre le narrateur composent une fresque douloureuse. Le roman pose un critique et autocritique sur son auteur et sur ses engagements. Il suscite des réactions extrêmes ; beaucoup aiment, d’autres détestent. On peut être plus modéré.



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