“Grand Paris”, “Paris Métropole”, “Région Capitale”. Nombreux sont les termes et expressions qui désignent les ambitieux projets censés dessiner le nouveau visage de Paris dans les décennies à venir. Si la concurrence politique suscite une forme de surenchère autour de la rénovation de la capitale, l’aménagement et la modernisation de la ville intra-muros se heurte à un mouvement de fond qui rejoint lui-même une question économique fondamentale : dans la mesure où le tourisme patrimonial est sur le point de prendre la première place au sein des activités “productives” parisiennes, est-il envisageable que Paris se transforme progressivement en un immense musée ?

Hormis la rénovation programmée du Forum des Halles, il est tout à fait significatif en effet que l’essentiel des grands chantiers architecturaux projetés à l’horizon 2020 ou 2030 se concentrent exclusivement à la lisière de la cité, circonscrite par ses vingt arrondissements. Si le discours dominant affirme que la couverture de la voie express du périphérique et la construction d’une nouvelle ceinture de tours ultra-modernes serait une manière de mieux relier Paris à sa banlieue, en vue d’ouvrir enfin la voie à une nouvelle mégalopole, inspirée du modèle du “Grand Londres”, force est de constater que cette localisation périphérique témoigne indirectement d’une forme de sanctuarisation patrimoniale de l’espace de la ville historique.

La perspective d’un Paris devenant une ville-musée n’est pas seulement une métaphore : non content d’être une des plus grande concentration au mètre carré de musées au monde – près de 120 musées au total, dont 15 “nationaux” (sur 35 pour l’ensemble de la France !) – de nombreux espaces urbains ont tendance à être transformés en véritable conservatoires vivants, susceptibles de devenir des musées architecturaux “en plein air”. C’est le cas notamment de l’environnement immédiat des grands monuments historiques (de l’île de la Cité au Palais Royal en passant par le Sacré- Coeur) mais aussi des passages couverts des Grands boulevards et au-delà même, de quartiers entiers, qui, comme le Marais, sont de plus en plus fréquemment interdits à la circulation automobile. Les débats provoqués par la proposition d’une reconstruction du Palais des Tuileries, entre le Louvre et le jardin éponyme, constituent à ce titre le symptôme révélateur d’une tentation muséo-urbaine qui consisterait non plus seulement à geler toute démolition mais à reconstituer ce qui a été détruit.

Cette tendance muséale est peut-être due au fait même, qu’à l’inverse de la situation des grandes villes de Province depuis la Seconde Guerre mondiale, Paris n’a jamais délimité un ou plusieurs “centres historiques”. Au point même que certaines grandes zones d’attraction monumentale, comme la place de l’Étoile ou les Champs-Élysées résistent même étrangement à toute forme d’accommodation pour les promeneurs. Contrairement à ce qu’une longue histoire architecturale pourrait laisser croire, l’espace parisien n’a que très récemment été protégé par une sorte d’interdit patrimonial. De ce point de vue, les vifs débats et regrets, presque unanimes, suscités par la destruction des Halles centrales au début des années 1970, indiquent assez le caractère contemporain de cette mise en musée de la capitale. La transformation de la Gare d’Orsay en musée quelques années plus tard marque ainsi cette tendance lourde, mais fort récente. La logique de protection du patrimoine urbain explique pourquoi seuls les anciens espace industriels, aux marges de la ville et au bord du fleuve, ont pu depuis lors faire l’objet d’aménagement de grande envergure, au cours des deux dernières décennies, du Front de Seine, dans le quinzième arrondissement à la ZAC Rive gauche et au quartier de la Bibliothèque nationale de France, en passant par le quartier Bercy. Les dernières grandes trouées urbaines disponibles ayant précisément été dédiées au déploiement de nouveaux musées – on pense ici au Quai Branly – une sorte de fossilisation du bâti existant est assurément en cours.

Si Paris a pu être au siècle dernier le laboratoire de la conservation et de la restauration des grands monuments historiques, de la Sainte-Chapelle à Notre-Dame de Paris, elle n’a jamais été celui de la conservation du patrimoine immobilier ordinaire, en tant que tissu ou décor urbain. Ceci explique l’excessive rareté du nombre de bâtiments médiévaux au sein de la capitale comme le caractère fort concentré des habitations antérieures au Paris industriel. Car si Paris est appelé à devenir un Musée, cela sera à coup sûr un musée du XIXe siècle, dans la mesure où s’y trouverait ainsi réunis tous les types et styles architecturaux, de la Gare en métal à l’HBM (Habitat Bon Marché) en briques, des Grands boulevards de la Monarchie de Juillet aux avenues monumentales haussmanniennes du XVIe arrondissement.



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