Mantegna 1431-1506

Si vous demandez à Giovanni Agosti de vous dévoiler le principe de l’exposition que consacre le Louvre à Andrea Mantegna (1431-1506), il vous répond sans hésitation : « Mantegna 2046 ». Le Louvre donnerait-il dans la science-fiction ? 2046, c’est le titre d’un film futuriste de Wong Kar Wai, mais quel rapport avec une exposition sur l’un des plus grands artistes de la Renaissance italienne ? En parcourant les salles éblouissantes de beauté de l’exposition, on comprend que Dominique Thiébaut, conservatrice au Louvre, et Giovanni Agosti, grand spécialiste italien de Mantegna, n’ont pas livré une simple rétrospective mais une lecture personnelle et sensible de l’œuvre du maître de Mantoue. Une déclaration d’amour en forme d’exposition.

C’est un sentiment que le visiteur éprouve rarement à l’heure où les grandes expositions sont de plus en plus montées comme des superproductions avides de succès, formatées pour générer de longues files d’attente. C’est déjà le cas au Louvre, mais, si l’exposition Mantegna est bien l’un des événements artistiques majeurs de la rentrée, elle est bien plus que cela : une présentation exemplaire qui peut combler le grand public comme les plus érudits, sans renoncer à la dimension humaine et poétique sans laquelle l’art ne s’apprécie pas. Ce régal pour l’œil est l’aboutissement d’un travail de près de dix ans, d’une vraie réflexion sur la façon de présenter aujourd’hui un artiste mort il y a cinq siècles. À travers les principes qui ont guidé la préparation de cette exposition, on découvre ce que signifie aujourd’hui faire de l’histoire de l’art et, surtout, la partager.

Imaginer une exposition, c’est d’abord un projet de nature « scientifique » qui se construit en lien avec l’histoire du musée qui va l’accueillir. À ce titre, le Louvre, qui détient l’une des plus belles collections de Mantegna, était bien placé pour se lancer dans une telle entreprise, particulièrement difficile car les œuvres du quinzième siècle sont extrêmement fragiles et voyagent très rarement. L’enjeu n’est pas seulement de faire venir des chefs-d’œuvre mais aussi des pièces—dessins, gravures, enluminures, orfèvrerie…— qui résonnent entre elles. Ainsi, le Saint Sébastien, fleuron de la collection du Louvre, est rejoint par d’autres versions du même sujet qui l’éclairent d’un jour nouveau. De même, c’est en observant des tableaux flamands à proximité des superbes prédelles du tryptique de San Zeno, que l’on se rend compte que Mantegna a été très marqué par l’art du détail des maîtres du nord, notamment dans sa façon de peindre les villes ou les détails de la nature. Le premier objectif est donc de réunir un corpus qui propose une lecture de l’œuvre tenant compte des dernières recherches et découvertes. Mais, pour transformer cette sélection idéale en exposition réelle, le travail des commissaires s’apparente à un parcours du combattant.

En réunissant plus de 200 pièces, l’exposition Mantegna réalise un exploit qui sera sans doute impossible à réitérer. Car si certaines œuvres sont trop fragiles pour que les commissaires aient même songé à les demander, à l’image du célèbre Christ mort resté en sa pinacothèque de Brera, à Milan, d’autres auxquelles ils osaient à peine rêver ont fait le voyage. Pour Dominique Thiébaut, le moment les plus émouvant du montage fut l’arrivée de l’un des Triomphes de César, cycle de neuf peintures monumentales où Mantegna atteint le sommet de son art, réssuscitant l’Antiquité avec une grâce dont s’inspirèrent les plus grands peintres. Conservées au palais d’Hampton Court depuis 1631, ces peintures n’avaient jamais quitté l’Angleterre et la conservatrice avoue qu’en allant rencontrer le « surveyor » de sa très grâcieuse majesté, chargé des collections royales, elle n’y croyait pas… En revanche, la déception fut grande en apprenant, une semaine avant le vernissage, que la Vierge de Bergame ne viendrait pas. Ces négociations sont affaire de diplomatie, mais quand peintures et dessins quittent leurs musées pour partir vers le Louvre, c’est comme si toute une galaxie éteinte se remettait en mouvement, avec des étoiles qui pâlissent et d’autres qui brillent comme jamais auparavant.

Il en faut plus, toutefois, pour faire revivre un peintre de la Renaissance, aussi merveilleux soit-il. Les commissaires de cette exposition ont voulu que la visite au Louvre soit un « moment Mantegna », une rencontre qui, des jeunes années de formation à Padoue à la mélancolie de la vieillesse, à la cour de Mantoue, fait apparaître toutes les couleurs d’une vie. Des couleurs confiées à Cécile Degos et à Richard Peduzzi, ancien directeur de la Villa Médicis et scénographe habitué à travailler avec Patrice Chéreau, qui ont composé avec sensibilité une palette qui, de salle en salle, évoque les humeurs du peintre. Du jaune vif pour la séquence de son mariage avec la fille de Jacopo Bellini, le plus grand peintre vénitien, du rouge sombre pour Les Triomphes de César, du lilas pour la conclusion, où l’on comprend, à travers les madones de Corrège, qui regarde déjà plus du côté de Léonard et Michel-Ange, que Mantegna s’éloigne, « ringardisé » par l’arrivée de la jeune Isabelle d’Este à la cour de Mantoue en 1490. Marcel Proust, qui admirait beaucoup Mantegna, avait eu la chance d’admirer ses fresques à Padoue avant qu’elles soient détruites par un bombardement en 1944 ; le visiteur d’aujourd’hui a la chance de visiter un éphèmère et idéal musée Mantegna avant qu’il ne soit dispersé.

Vincent Huguet – Intervenant culture&sens – Mantegna 1431-1506, musée du Louvre, Paris, jusqu’au 5 janvier 2009. Renseignements : 01 40 20 53 17. Catalogue Louvre-Hazan, 496 pages, 42 €.



» A lire également dans même catégorie :