Le Louvre pendant la guerre

D’un côté, il y a la foule des grands jours, qui se bouscule sous la pyramide de verre saturée et dans la Grande galerie dans un brouhaha qui rappelle plus une gare parisienne le week-end de Pentecôte que la quiétude d’un musée. De l’autre, il y a une salle aux parois de béton cachée dans les profondeurs du Louvre médiéval, comme un abri antiaérien qu’on aurait creusé là pour les visiteurs fuyant la cohue. Dans cette crypte que les touristes pressés ignorent, des images font surgir un autre Louvre : la Vénus de Milo est ligotée comme une prisonnière, la Victoire de Samothrace descend le grand escalier Daru sur un chemin de madriers, la Joconde est emballée dans du papier d’amiante et partout, dans les galeries désertes, des caisses et des cadres vides gisant contre les murs.

Est-ce une répétition de l’évacuation des œuvres en vue de la crue centennale très redoutée ? Un déménagement pour envoyer les chefs-d’œuvre vers ce musée d’Abou Dhabi au centre de tant de polémiques ? Non, ce sont des photographies prises entre 1938 et 1947 qui retracent la vie du Louvre pendant la seconde guerre mondiale. À voir les millions de visiteurs qui défilent, elles peuvent paraître abstraites ou rappeler au contraire, comme une de ces Vanités qui font la fierté des collections de peintures, que même le Louvre n’est pas éternel, soumis aux violences de l’histoire passée et à venir. L’exposition présente à peine plus de cinquante clichés, mais ils suffisent à évoquer immédiatement une sorte d’épopée fébrile, qui rappelle l’ambiance des films de Jean-Paul Rappeneau : la fuite précipitée vers la province, comme dans Bon Voyage (2003), et ces châteaux de campagne où l’on croit pouvoir se réfugier comme dans La Vie de château (1966). Un film palpitant, parfois drôle mais le plus souvent tragique, qui se prolongera à la rentrée par une exposition au château de Chambord puis à Lyon et qui devient plus étourdissant encore à la lecture d’un livre publié il y a quelques mois chez Gallimard par une heureuse coïncidence : Le musée disparu d’Hector Feliciano. L’auteur, un pétulent journaliste d’origine portoricaine que rien n’effraie, s’est lancé il y a une quinzaine d’années dans une enquête qui à l’époque n’intéressait pas grand monde : comment, dès le début de la guerre, les nazis ont mis en place un plan redoutable et millimétré de pillage artistique de l’Europe et notamment de la France. Une histoire qui appartient au passé ? Pas du tout, démontre le livre de Feliciano, qui invite à regarder les photographies exposées au Louvre d’un autre œil et nous plonge dans une affaire brûlante et loin d’être classée.

Si on se souvenait peut-être que, devant l’imminence de la guerre, le Louvre avait décidé dès 1938 d’envoyer certains de ses trésors à l’abri des combats et des bombardements, on en connaissait peu d’image. L’un des grands mérites de l’exposition du Louvre est de dévoiler pour la première fois au public des photographies issues du fonds du photographe Pierre Jahan, acquis par le musée en 2005, ainsi que d’autres découvertes dans des archives allemandes à Coblence en 2004. Des clichés qui refont surface après un long sommeil et sidèrent par les scènes surréalistes qu’ils montrent. Jacques Jaujard, alors patron des musées de France, organise de main de maître l’exil de 3690 tableaux ainsi que de sculptures et objets d’art en un temps record. Le 28 août 1939 au petit matin, la Joconde quitte le Louvre dans un convoi de camions qui prennent la direction du château de Chambord. Jaujard mène d’autant mieux les opérations qu’il avait participé, quelques années plus tôt, à l’acheminement des chefs-d’œuvre du musée du Prado vers la Suisse pour les protéger des violents combats de la guerre d’Espagne. Pour faire plus vite et emmener plus d’œuvres, les peintures sont enlevées de leurs cadres, qui restent béants comme le montrent les photos, et regroupées dans des caisses. Très vite, l’avancée du front fait de Chambord un lieu qui n’est plus assez sûr et les œuvres reprennent la route vers le sud de la France, où elles seront réparties dans des dépôts de province, des abbayes et des châteaux du sud-ouest éloignés de la furie des combats. La plupart y resteront jusqu’à la fin de la guerre, protégées des appétits allemands et vichystes par des conservateurs du Louvre parfois héroïques. Quand le 23 juin 1940 Adolf Hitler s’offre une visite dans Paris occupée, il ne pénètre donc pas dans le Louvre, presque vide. Mais le musée ne va pas tarder à voir affluer vers lui bien d’autres chefs-d’œuvre.

Les photographies trouvées à Coblence ont sans doute été prises par un nazi et elles montrent un autre aspect de la vie du musée pendant la guerre : le « Séquestre du Louvre ». Dès leur victoire sur la France, les nazis entendent transformer leur conquête en un immense pillage artistique et mettent très vite au point pour le réaliser un système d’une redoutable efficacité. Avec l’accord du régime de Vichy, il est décidé que tous les biens appartenant à des émigrés et surtout à des juifs, seront saisis. Les collections d’art deviennent vite l’obsession du régime car d’une part, Hitler, artiste raté, entend créer un grand musée à la gloire de la culture allemande dans la ville de Linz, en Autriche, et d’autre part, le numéro deux du régime, Goering, est un collectionneur passionné prêt à tout pour acquérir de nouveaux chefs-d’œuvre. Les grandes collections appartenant à des juifs, dont les plus célèbres sont les Rothschild, les David-Weill, les marchands Pierre Rosenberg et les frères Bernheim-Jeune, sont très vite saisies et centralisées dans quelques salles du Louvre—le « Séquestre »— puis au Musée du Jeu de Paume, situé dans le jardin des Tuileries. Les œuvres y sont classées par genre, inventoriées, puis exposées à l’attention des dignitaires nazis qui viennent choisir celles qui sont envoyées en Allemagne. On se demande comment Goering, qui avait quand même une guerre mondiale à gérer, trouva le temps de s’y rendre plus de vingt fois entre 1940 et 1944… Sous la plume de Feliciano, qui n’est pas historien mais journaliste et a mené un travail de fourmi pendant des années, ce pillage resurgit dans toute sa complexité. D’un côté, il y a l’effroyable acharnement des nazis à traquer les précieux tableaux, leurs ruses pour trouver les cachettes à Paris ou en province, mais aussi la concurrence entre les différents services, la jalousie, les ratés. De l’autre, il y a ces grands marchands et mécènes auxquels les impressionistes, Cézanne, Picasso ou Matisse doivent tant et qui tentent de protéger leurs œuvres tout en sauvant leur peau ; il y a aussi le courage des petits et grands résistants, du majordome des Rothschild qui allume un faux incendie pour évacuer l’argenterie à Jaujard qui n’hésite pas à falsifier des documents pour protéger des collections juives avec celles du Louvre. Coffres à double-fond dans le grenier d’un château, déguisements, vrais et faux complices, la guerre de l’art est aussi une guerre des nerfs. Le Louvre et le Jeu de Paume, deviennent alors bien malgré eux un immense musée éphémère et en perpétuel mouvement, un vrai centre de tri par lequel transiteront près de 22 000 œuvres et objets d’art envoyés vers le Reich ou revendus sur un marché de l’art parisien devenu fébrile où accourent des acheteurs rapaces de l’Europe entière. En comptant toutes les spoliations, ce serait environ 100 000 œuvres d’art et près d’un million de livres et de manuscrits qui auraient été saisis en France pendant la guerre.

Si l’exposition du Louvre montre le retour émouvant des œuvres du musée en 1945, elle ne peut évidemment en faire de même pour les œuvres spoliées. Et pour cause : si un comité de récupération est mis en place dès la Libération, très efficace grâce aux inventaires dressés par les Allemands et surtout au travail de l’héroïne mal connue qu’est Rose Valland, un grand nombre d’œuvres ne retrouveront jamais leurs propriétaires. C’est à ces œuvres disparues qu’Hector Feliciano a consacré toute son énergie, bravant les lourdeurs administratives, les archives verrouillées et la mauvaise volonté de bien des acteurs du monde de l’art. Quand son livre paraît pour la première fois en 1995, retraçant précisément le trajet rocambolesque de chefs-d’œuvre spoliés, il est un véritable détonateur qui réveille les consciences endormies depuis longtemps. Car si de nombreux tableaux sont perdus à jamais, notamment ceux qui arrivèrent en Russie à la fin de la guerre, un certain nombre refait régulièrement surface, au gré d’une vente aux enchères peu scrupuleuse, de l’ouverture d’un coffre en Suisse ou d’une exposition. Pendant longtemps, les musées français qui sont dépositaires des œuvres non réclamées après la guerre, n’ont pas cherché à retrouver leurs propriétaires, considérant peu à peu qu’elles leur appartenaient. Et si quelques actions ont été timidement entreprises, les choses sérieuses ont vraiment commencé dans les années 1990, après la parution du livre de Feliciano. Enfin, une exposition intitulée À qui appartiennent ces tableaux ? s’est tenue l’an dernier au Musée d’art et d’histoire du judaïsme. Bien tard, donc, ce que l’exposition du Louvre comme le livre de Feliciano ont le mérite de rappeler, chacun à leur manière.

Vincent Huguet – Intervenant culture&sens.

Le Musée disparu. Enquête sur le pillage d’œuvres d’art en France par les nazis, Hector Feliciano, Gallimard, 32 €. Le Louvre pendant la guerre – Regards photographiques 1938-1947, salle de la maquette, Musée du Louvre, Paris, jusqu’au 31 août.



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