Un événement capital pour l’histoire de la littérature et pour l’histoire de France s’est déroulé à Paris, dans la soirée du lundi 30 mars, sans que personne n’en rende compte. A-t-on retrouvé les cendres de Jeanne d’Arc, prouvé que Louis XVII n’est pas mort en prison ou a-t-on enfin localisé avec certitude le trésor des Templiers ? Non, beaucoup plus important encore : l’Association cornélienne de France tenait séance ce soir-là pour dévoiler au public de nouvelles preuves irréfutables selon lesquelles Corneille serait l’auteur de la plupart des pièces de Molière, dont Le Misanthrope, Tartuffe, Dom Juan ou L’École des femmes. « Le petit chat est mort », réplique qui rendit célèbre Isabelle Adjani, était donc de l’auteur du Cid et Molière, en ce funeste premier avril—un comble pour le roi de la comédie—, dut se retourner dans sa tombe en soupirant, comme Rodrigue, « Et mon âme abattue / Cède au coup qui me tue ».

Car, selon Denis Boissier, homme de droit devenu romancier, dramaturge et surtout grand défenseur de la cause de Corneille, « Molière a les 26 caractéristiques du Bouffon du Roi » alors que « Pierre Corneille a 23 caractéristiques qui font de lui le collaborateur idéal d’un comédien surbooké ». Il pense aussi avoir trouvé chez deux contemporains de Molière, Boileau et l’abbé d’Aubignac, le chaînon qui manquait pour relancer une vieille polémique et emporter cette fois le morceau. Querelles de rats de bibliothèque ? Investigations loufoques ? Cette nouvelle sortie est en fait l’énième épisode d’une controverse née il y a quatre-vingt-dix ans et qui a pour caractéristique de resurgir régulièrement sur le devant de la scène, au gré des publications et « découvertes » avant de disparaître en coulisses pour quelques années. Ce n’est pas vraiment une spécificité française, si l’on songe au bruit fait il y a quelques semaines par la découverte en Grande Bretagne d’un « vrai portrait » de Shakespeare, que l’on soupçonne aussi de ne pas être l’auteur de ses pièces, qui auraient été écrites par Francis Bacon. Mais la longévité de cette affaire, que l’on dit « Molière-Corneille » ou « Corneille-Molière » selon son parti, comme la vivacité toujours actuelle des débats font de cette querelle une guerre de cent ans tragi-comique, parfois troublante, qui dépasse le petit cercle des universitaires.

Tout commence en 1919, quand Pierre Louÿs, poète et romancier proche de Gide et grand amoureux de la littérature ancienne, pense reconnaître dans certains vers d’Amphytrion la plume de Corneille et commence à publier des articles de plus en plus fournis à ce sujet. Molière était un homme de cour, directeur de troupe, comédien à succès qui n’avait pas le temps d’écrire des pièces alors que Corneille, qu’il aurait rencontré à Rouen lors d’une tournée dès 1643, aurait été le nègre idéal, moins occupé et ravi de régler ses comptes avec les bourgeois et les précieuses derrière un autre homme. Un pacte secret aurait été noué entre les deux hommes, qui ont par ailleurs « cosigné » une comédie-ballet ensemble, Psyché, en 1671. Ses arguments sont essentiellement littéraires et provoquent un tollé chez ses contemporains. On l’accuse d’être un mystificateur : son œuvre la plus connue, Les Chants de Bilitis est en effet une belle imposture littéraire où Louÿs voulut faire passer sa prose pour celle d’une poétesse grecque contemporaine de la grande Sappho… Mais le soupçon est né dans les esprits et la belle statue de Molière chancèle sur son socle. D’autant plus que si Louÿs, homme de la fin du XIXe siècle, s’est particulièrement intéressé à Molière, c’est sans doute aussi parce qu’il vit à une époque où le comédien est en train de devenir un vrai héros national. La Comédie-Française s’active alors pour renforcer le mythe de ce trublion prérévolutionnaire qui se moquait des grands et dénonçait les dévots comme les hypocrites et l’État voyait quant à lui, dans le contexte de tension puis de guerre avec la Prusse, une figure nationale à opposer au Goethe allemand. Louÿs fut-il si agacé par ce culte qu’il concocta sa bombe ? Ce qui est sûr, c’est qu’elle lui survécut, reprise dans les années 1950 par un romancier anarchiste, Henri Poulaille, puis dans les années 1980 par un avocat belge, Hippolyte Wouters et aujourd’hui par la très active Association cornélienne de France. « Molière fut le Bouffon du Roi et le prête-nom de Corneille » assène Denis Boissier, pour qui le sel de cette querelle est de n’être pas seulement littéraire : « L’Affaire est politique : à cause de l’après Révolution française qui fit, au détriment de la vérité historique, de Molière un “pré-républicain” et le “grand écrivain du peuple”, et à cause de l’idéologie de la IIIe République qui fit de Molière un “anticlérical” et un “génie universel”, nous nous trouvons désormais devant un mythe national qu’il est bien difficile de combattre en raison même du conformisme inhérent à toute société. » Il dénonce « le monopole de la parole » des moliéristes et des « trois très puissants lobby qui les soutiennent : la Sorbonne, la Comédie-Française et les professeurs de français de l’Ecole publique ». Molière/ Corneille, une lutte droite/gauche ? Une affaire Dreyfus occultée ? C’est bien ce qu’avance l’écrivain Franck Ferrand qui, dans L’Histoire interdite, publiée en octobre dernier chez Taillandier, entend faire la vérité sur cette histoire et, dans le même mouvement, « prouver » que « Alésia n’est pas en Bourgogne, mais dans le Jura, Jeanne d’Arc était manipulée à son insu, Napoléon n’est pas dans le tombeau des Invalides et l’affaire Dreyfus en cachait sans doute une autre »… Vaste programme, donc, qui tendrait à montrer qu’élucider le mystère est tout de même plus intéressant que de savoir si Amanda Lear est un homme… Mais pourquoi tant de véhémence contre le malheureux Jean-Baptiste Poquelin, dont le pseudonyme, d’ailleurs, serait, toujours selon l’Association cornélienne, le signe de son infériorité, « Molièr »» venant du latin « mollis », mou et de ses dérivés « mulier/molier » qui signifient « femme »… Pour rétablir une vérité et dénoncer une supercherie aux conséquences immenses, répond Denis Boissier, qui entretient la théorie du complot sur un site internet extrêmement fourni (www.corneille-moliere.org) dont la fréquentation annuelle est passée selon lui de 7000 visiteurs en 2006 à 78000 en 2008, « démontrant l’intérêt croissant du public pour l’Affaire Corneille-Molière ». Certains se rallient à sa cause, à l’instar de l’écrivain Martin Winckler, qui rêve d’écrire un Molière Code et voit ainsi les forces en présence : « D’un côté, une poignée de francs-tireurs armés de patience, de bon sens et d’humour. De l’autre, des poussahs psychorigides installés dans une forteresse… ». En face, les moliéristes ne font pas non plus toujours dans la dentelle comme quand Georges Forestier, directeur du Centre de recherche sur l’histoire du théâtre de l’université Paris IV- Sorbonne, déclarait : « se demander si Corneille n’a pas écrit les pièces de Molière revient à se demander si les chambres à gaz ont bien existé ! C’est du révisionnisme ! ». Bref, on s’étripe sans faire d’alexandrins et bien loin parfois de « Cette obscure clarté qui tombe des étoiles ». Comment y retrouver son latin ?

Deux rebondissements récents ont relancé l’affaire. En 2001, un chercheur à l’Institut d’études politiques de Grenoble, Dominique Labbé, publie dans une revue scientifique anglo-saxonne un article dans lequel il expose avoir démontré, grâce à un logiciel de statistiques analysant les textes, que la plupart des pièces de Molière auraient été écrites par Corneille. Son système, très sophistiqué, prenant en compte le vocabulaire et la « distance intertextuelle », utilisé sur de très nombreux textes, aurait, à sa grande surprise, affiché « Corneille » après avoir analysé la pièce en ce cas bien nommée Le Menteur jusque-là attribuée à Molière. Levée de boucliers à l’université, critique des critères pris en compte, bataille d’algorithmes, doutes sur la fiabilité du logiciel, l’affaire est relancée et Dominique Labbé publie en 2003 une version grand public de sa découverte. Mais cette preuve « scientifique » ne fait décidément pas l’unanimité et en 2006, le front se déplace à nouveau du côté des arguments littéraires, quand Jean Paul Goujon, professeur de littérature française à l’université de Séville, auteur d’une biographie de Pierre Louÿs et Jean-Jacques Lefrère, professeur de médecine et biographe de Rimbaud, jettent un nouveau pavé dans la mare en publiant des lettres et articles inédits de Pierre Louÿs accompagnés d’un retour complet sur l’affaire : Ôte-moi d’un doute… L’énigme Corneille-Molière (Fayard), qui, comme son titre l’indique au lecteur attentif, prend parti pour Corneille. Mais, est-il nécessaire de le préciser ? Car, si Molière a bien écrit ses pièces, il n’y a pas d’affaire et les éditeurs sont évidemment plus enclins à publier les « nouvelles découvertes » qu’un livre qui prouverait… ce que l’on sait depuis plus de trois siècles. Là encore, la presse se passionne pour l’affaire, on débat, on s’empoigne, on parle de doute, de soupçon, mais les auteurs n’emportent pas la conviction et la polémique retombe peu à peu, éternel serpent de mer qui repart sommeiller dans les profondeurs de l’oubli. Affaire classée ?

Tout ceci serait-il finalement une simple querelle de bouffons parmi d’autres, où le désir de vérité historique serait moindre que le goût du jeu, des opportunités éditoriales et des petits scandales qui font les bonnes affaires ? Car pendant ce temps, Molière continue à être l’auteur français le plus joué dans le monde et ses pièces remplissent toujours les salles, où les spectateurs rencontrent des archétypes—l’avare, l’hypocrite, le pédant…— qui trois siècles après leur naissance ont des accents sans doute plus contemporains que les tragédiennes de Corneille. À la Comédie française, en tout cas, où les hasards du calendrier font qu’en ce printemps on joue simultanément L’Illusion comique, chef-d’œuvre de Corneille (dans une mise en scène contemporaine de Galin Stoev) et Les Précieuses ridicules de Molière (mise en scène de Dan Jemmett), on reste très au-dessus de la mêlée. Muriel Mayette, administrateur général de la Comédie française, estime que « cette polémique n’a pas lieu d’être » sans pour autant faire preuve de mépris. Si elle s’interroge sur ceux « qui se saisissent d’un sujet pour braquer la lumière sur eux », elle réagit surtout en femme de théâtre, qui depuis des années joue et met en scène les pièces des deux auteurs. « Bien sûr qu’il y a des influences entre ces deux hommes, qui ont travaillé et parfois écrit ensemble. Et alors ? Tant mieux si deux génies ont pu se rencontrer et il n’y a rien de surprenant à ça, comme en témoignent aujourd’hui encore les échanges féconds entre artistes venus d’horizons différents. Un grand artiste, c’est un visionnaire qui interroge l’humanité d’une façon qui durera. » Pour autant, elle ne nie pas que la postérité de Molière aujourd’hui dépasse celle de Corneille : « Molière parle directement de nos travers, de nos défauts. Il crée avant tout des personnages universels, alors que Corneille élabore une langue peut-être plus difficile d’accès. Ses alexandrins semblent plus difficiles à traduire que les vers ou la prose de Molière ». N’est-il pas étrange, d’ailleurs, que les comédiens, qui devraient être les mieux placés pour connaître les textes de l’un et de l’autre, ne soient jamais entrés dans la polémique ? Pour Joël Huthwohl, directeur du département des arts du spectacle de la BNF et ancien conservateur-archiviste de la Comédie française, « c’est vrai que certains éléments sont troublants, comme le fait qu’il ne nous reste quasiment aucun papier et document autographe de Molière, mais on peut toujours écrire ce qu’on veut dans les vides de l’histoire ». Pour lui, les arguments avancés en « faveur » de Corneille peuvent aussi bien se retourner dans l’autre sens car les sources de cette époque sont lacunaires et souvent incertaines. « Pourquoi ce secret serait-il resté caché si longtemps alors que Molière avait tant d’ennemis ? » s’interroge-t-il, rappelant que « dans un monde littéraire aussi cohérent que celui des auteurs dramatiques du XVIIe siècle, où l’on se pique des sujets, où l’on utilise les mêmes canevas espagnols et italiens, les mêmes dictionnaires de rimes », il est souvent bien difficile de déterminer ce qui appartient à l’un ou à l’autre. Et au fond, est-ce vraiment intéressant ? Que l’on déshabille Jean-Baptiste pour habiller Pierre, le public, lui, n’a rien à y gagner.

Vincent Huguet – Intervenant culture&sens



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