Pourquoi la photo fait clic ?

Devinette : quel est le point commun entre Nice, Grenoble, Ruffec, Vannes, Perpignan, Pralognan-la-Vanoise et Montier-en-Der ? Une couleur politique ? Un sapin de Noël géant ? Non : grandes villes ou petits patelins, elles font partie des 78 communes françaises qui organisent chaque année un festival dédié à la photographie. Que l’on y célèbre la montagne, la mer, les reportages, les animaux ou le numérique, on s’y retrouve joyeusement pour des expositions, des projections et des débats qui attirent chaque année une foule de plus en plus nombreuse.

Doyennes en ce domaine, les Rencontres d’Arles qui fêteront l’an prochain leur quarantième anniversaire ont accueilli cet été plus de 60 000 visiteurs, un record dans l’histoire de la manifestation, qu’annonce aussi, avec 38 000 entrées en 4 jours le salon Paris Photo qui s’est tenu au Carrousel du Louvre en novembre. Inaugurées dans le cadre du « mois de la photo », ce ne sont pas moins de 90 expositions qui se tiennent encore dans la capitale, du Musée Delacroix aux petites ou grandes galeries en passant par des écoles, des centres culturels ou des bars. C’est un fait, la photographie est partout et l’adhésion de plus en plus grande du public annonce son triomphe. On voit déjà, ce qui était impensable il y a encore quelques années, des files d’attente jusque-là réservées à Van Gogh ou Picasso devant des expositions Willy Ronis, Robert Doisneau ou William Klein. Le musée du Jeu de Paume à Paris a fermé fin septembre les portes de son exposition sur Richard Avedon après 167 000 visiteurs… Le marché, en dépit de la crise, se porte bien, et un premier centre d’art dédié à la photographie vient d’ouvrir à Cherbourg. Du jamais vu. Pourtant, sans en avoir l’air, la photographie revient de loin et son succès massif n’a guère plus d’une dizaine d’années. Le grand photographe Lázló Moholy-Nagy était très en avance en déclarant en 1928 : « L’analphabète de demain sera celui qui ne saura pas lire une photographie ». Car quand Agathe Gaillard ouvre sa galerie de photo à Paris en 1975, elle est non seulement la première en France mais aussi la troisième dans le monde (après New York et Cologne), et elle se souvient encore des réactions interloquées—« ce ne sont que des photos, enfin ! »—et même des insultes. François Hébel, directeur des Rencontres d’Arles, observe que « le public a changé, des premiers aficionados véhéments à un public plus massif dont on voit l’appétit et la modestie ». Comment, en moins de trente ans, la photographie a-t-elle réalisé cette petite révolution culturelle qui l’impose aujourd’hui au premier rang des arts et dans le cœur du public ? Pourquoi aime-t-on aujourd’hui ce que l’on trouvait insignifiant hier ?

Ceux qui ont vécu les débuts de cette conquête se rappellent tous d’une époque où la photographie n’intéressait en France qu’une poignée de passionnés, jeunes en général, et dans l’entourage immédiat des photographes. La photographie reste alors pour la grande majorité un support de communication, l’illustration d’un propos et sa place est dans les journaux et sûrement pas dans les musées. Bien sûr, depuis les inventions de Niepce et Daguerre au XIXe siècle, cette nouvelle technique a déjà produit nombre de chefs-d’œuvre, de Gustave Le Gray à Man Ray en passant par Brassaï. Mais leurs images n’étaient pas véritablement reconnues comme des œuvres d’art, notamment en France, qui avait en la matière 20 ans de retard sur les États-Unis. La Bibliothèque nationale, toutefois, commence à s’intéresser sérieusement à la photo en 1970 et, la même année, Lucien Clergue entouré d’une petite équipe commence à montrer des photos à Arles. Ces premiers frémissements ouvrent une période où la photographie va gagner de plus en plus de terrain : publication de livres et de catalogues, petites expositions dans les Fnac puis dans des musées et naissance d’un premier marché. « C’est parce qu’il y a eu tout un travail, une longue formation, presque subliminale, que ça explose maintenant », analyse Marta Gili, directrice du Musée du Jeu de Paume. En 1996, le premier musée entièrement dédié à la photographie—La Maison européenne de la photographie—s’installe à Paris. Et quand, un an plus tard, Paris Photo ouvre ses portes, les amoureux de la première heure comprennent qu’ils ont gagné la bataille. La photographie est désormais considérée comme un art à part entière et sur les cimaises du salon, on voit aussi bien des clichés anonymes en noir et blanc du XIXe siècle que des « vintages » de Cartier-Bresson ou de grandes photographies en couleurs réalisées par des artistes contemporains. « Si ça a marché, c’est que ça a marché dans le monde entier. C’était le moment » pense Agathe Gaillard qui ironise sur ce « coming out de la photo ». Un moment, toutefois, qui aurait pu ne pas durer : si la photographie, enfin parvenue aux yeux du grand public, l’a durablement conquis, c’est pour plusieurs raisons.

La première, historique, c’est que dans ces années-clefs où la photographie gagne ses titres de noblesse, une partie du public jusque-là fervent d’art contemporain commence à se poser des questions. Aujourd’hui présidente de la fondation Jacques-Henri Lartigue, Maryse Cordesse pense qu’il y a eu comme une cassure au cours des années 1980 : trop de galeristes qui connaissaient mal leurs artistes et les installations qu’ils présentaient, trop de discours et aussi de plus en plus d’efforts à faire pour comprendre les œuvres. Question de génération ? Pas seulement, et Guillaume Piens, jeune directeur de Paris Photo, de faire aujourd’hui le même constat : « Alors qu’il faut souvent passer par la lecture d’un long communiqué pour comprendre une œuvre d’art contemporain, la photographie est bien plus accessible. Les gens s’accrochent au visible, c’est une évidence. » Cette différence serait accentuée par deux cultures très différentes : « Face à l’attitude insupportable d’un nombre non négligeable de galeristes d’art contemporain arrogants, désagréables, les marchands de photos se distinguent par leur gentillesse, leur ouverture », rajoute un brin colère Guillaume Piens, qui connaît bien le milieu pour y avoir travaillé des années avant de rejoindre la photo. Un cliché ? Pas sûr, car l’ambiance qui règne dans les allées de Paris Photo serait en effet celle de la Fiac descendue d’un ton : on y crâne moins, on y regarde peut-être un peu plus les œuvres…qui sont d’ailleurs parfois les mêmes car, bien conscientes de cet amour naissant, de nombreuses galeries d’art contemporain qui ne s’y étaient jamais intéressé se sont mises à présenter à leur tour des photos à la fin des années 1980. Une autre différence tient à l’âge des amateurs : les premiers clients d’Agathe Gaillard étaient jeunes, ils le sont encore : la moyenne d’âge à Paris Photo est de 25-35 ans. Comme le souligne Christine Ollier, directrice de la Galerie Les Filles du Calvaire, à Paris, un jeune collectionneur va plus facilement vers de la photo que vers de la peinture pour un premier achat. Le jeune photographe qu’elle présente en ce moment, Mohamed Bourouissa, a attiré six fois plus de visiteurs que l’exposition précédente qui montrait de la peinture. « Grâce à la télévision ou au cinéma, cette génération a une culture de l’image beaucoup plus forte » constate-t-elle. Et si les jeunes plébiscitent la photographie, c’est aussi pour une raison que n’ont pas ignorée leurs aînés : son prix. Pour le prix d’un dessin d’artiste, on peut souvent acquérir plusieurs belles photographies. Ce marché qui reste indéniablement plus accessible, moins victime de la spéculation en dehors de stars comme Andreas Gursky, contribue sans doute à rendre la photographie plus accueillante, plus généreuse.

La photographie, donc, serait à tous les sens du terme plus accessible à une époque où une partie de l’art contemporain peut laisser perplexe. Assiste-t-on à travers elle à une revanche du « figuratif » ? Car si certaines photographies sont abstraites, la plupart montrent des sujets que l’on peut souvent immédiatement identifier, des peines de cœur de Nan Goldin aux jungles de Thomas Struth en passant par les appartements moscovites de Françoise Huguier ou les portraits de Valérie Belin. En réalité, comme dans les autres champs artistiques, l’évidence peut être trompeuse et le risque est grand de rester à la surface de ces images, de ne pas en déceler la construction, l’origine, le sens profond. Mais en apparence, on comprend, ce qui n’est pas toujours le cas face à une installation ou un monochrome. Le goût pour la photo signifierait-il alors une certaine facilité, dans une époque de zapping où l’on ne voudrait plus prendre le temps de contempler une œuvre ? Au contraire, estime le photographe Olivier Roller, « la photo pose la question du temps dans un monde où tout va très vite. C’est léger, ça renvoie à l’intime, même sans culture ». Et s’il est difficile, à ses yeux, de retenir une image de film, par exemple, la photographie a cette capacité de montrer un instant, de « ramener vers quelque chose de plus juste ». Plus que les autres arts, peut-être, la photographie a désormais cette capacité de créer des icônes, à l’image du Baiser de l’Hôtel de Ville de Doisneau, dont le succès s’explique bien selon Olivier Roller : « fantasme en noir et blanc du « c’était mieux avant » et en même temps porteur de valeurs universelles—l’amour, Paris, la beauté— auxquelles tout le monde peut s’identifier ». Mille fois reproduite et sur tous les supports, cette image a sans doute, avec d’autres, grandement contribué à l’adhésion du grand public qui, ému une première fois, ira chercher chez d’autres photographes ce qu’il a trouvé chez les plus célèbres. Car si la photo est moins intimidante, c’est aussi que son histoire est jeune, qu’elle change vite et que le public a à juste titre l’impression « de participer à un truc de son époque » selon François Hébel, directeur des Rencontres d’Arles. Il est sans doute difficile de briller sur l’art conceptuel ou la peinture vénitienne du jour au lendemain alors qu’« en quelques week-ends, en achetant deux ou trois bons livres et en allant voir les bonnes galeries, on peut déjà avoir une bonne approche de la photographie. » estime Maryse Cordesse.

Enfin, une autre raison, qui peut paraître anecdotique mais compte sans doute beaucoup, c’est que, comme le rappelle François Hébel, « tout le monde, aujourd’hui, fait ou a fait un peu de photo et peut s’identifier à une pratique que l’on comprend bien ». En effet, ils sont de plus en plus nombreux à ne pas s’en tenir strictement aux souvenirs de vacances ou aux portraits du nouveau-né mais à essayer d’aller un peu plus loin : faire des photos qualifiées en plaisantant « d’artistiques » parce qu’elles essaient d’être belles ou de sortir de la banalité. L’explosion du numérique favorise considérablement ces pratiques amateurs dont la génération Photoshop est friande. Photographes du dimanche ? Peut-être, mais, comme le remarque Maryse Cordesse, « De même que l’on a plus de chance d’aimer un jour la musique classique quand on a fait du piano, on vient plus facilement à la photo quand on la pratique soi-même. ». Par ailleurs fondatrice des Rencontres d’Arles, elle rappelle que leur succès s’est aussi élargi grâce aux stages organisés chaque année, auxquels participent de nombreux amateurs. À la différence de la peinture, par exemple, la photographie semble plus accessible : il suffit pour commencer de s’acheter un appareil…quand son téléphone portable ne prend pas lui-même de très « bonnes » photos. « La photographie est vraiment le langage d’aujourd’hui » reconnaît le photographe Ferrante Ferranti, un langage qui s’est démultiplié ces dernières années en empruntant des canaux de plus en plus nombreux, d’Internet aux MMS. On assiste donc d’un côté à une grande banalisation de la photo, complètement intégrée à la vie quotidienne, et de l’autre, à une sacralisation des photos reconnues comme « artistiques » dont les tirages encadrés ou sous plexyglas s’échangent à des pris jamais atteints auparavant. Un paradoxe qui dit à la fois le triomphe de la photographie mais peut-être aussi ses limites. Car si les galeristes ont su vaincre la réticence des collectionneurs face à ces images par essence multiples en limitant les tirages, en les numérotant—un handicap partagé par l’estampe qui, elle, se porte mal—on peut se demander quelles conséquences aura à long terme le formidable pouvoir d’ubiquité de la photographie.

Vincent Huguet – Intervenant culture&sens



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