Picasso et les Papous

Dans la foule qui se presse d’une salle à l’autre, jouant des coudes devant les tableaux de Picasso réunis au Grand Palais avec ceux de Goya, Velázquez, Poussin ou Cézanne, trois visiteurs restent d’un calme imperturbable. Nul audioguide collé à l’oreille, ils avancent sans piétiner, ils regardent, c’est tout. Ces visiteurs viennent de très loin : des bords du fleuve Sepik, au cœur de la Papouasie-Nouvelle-Guinée.

Si on court du monde entier pour voir la magnifique exposition Picasso et les maîtres, eux ne sont pas venus à Paris pour ça. Ils exposent, aussi, mais au Musée du Quai Branly, dans le cadre d’une exposition beaucoup plus confidentielle intitulée Rouge Kwoma, du nom de leur peuple. Picasso, ils l’ont découvert dans des livres avant de voir ses œuvres ici, pour la première fois. Kowspi Raymond Marek et ses deux fils, Chiphowka Robin Kowspi et Agatoak Ronny Kowspi, sont en France pour montrer leur art, mais aussi pour découvrir une culture et un quotidien qui leur sont a priori totalement étrangers. De la jungle des Monts Washkuk à l’avenue des Champs-Élysées, le voyage est long et, si le père a été invité à Los Angeles il y a quelques années, les deux fils, eux, n’avaient jamais quitté la Nouvelle-Guinée. Alors, dans ce temple des grandes expositions et de la culture occidentale qu’est le Grand Palais, sont-ils surpris, déboussolés ? Sans doute moins que bien des visiteurs qui déambulent dans la pénombre, l’air hagard. Ils ne sont ni comme cette petite dame qui reste obstinément plantée devant une toile pendant dix minutes, ni comme ce grand homme qui parcourt les salles l’air excédé, jetant un coup d’œil de-ci de-là. Ils sont encore moins comme ces visiteurs rebelles qui, au beau milieu de l’exposition, tentent de rebrousser chemin pour revoir une œuvre et se font arrêter en chemin par des gardiens très soucieux de gérer l’énorme affluence. Ils ont vu une fois et c’est assez. Picasso ? « C’est un bon peintre parce qu’il a le talent et la technique » assure Robin sur le ton d’un juge qui rendrait sereinement un verdict sans appel. « Il utilise toujours la même démarche : d’un motif, d’une peinture principale, il rassemble les principaux éléments et les jette tout autour, dans tous les sens, pour créer de nouvelles œuvres. Sa peinture consiste à sauter, à rebondir, toujours », ajoute son frère sous l’œil approbateur du père, particulièrement intéressé quant à lui par la salle des Vénus et autres Nus, où Picasso dialogue avec Titien, Goya et Manet.

D’un chef-d’œuvre à l’autre, les trois hommes glissent avec la souplesse feutrée de grands chats, se disant de temps en temps un mot à l’oreille avec un air entendu. Devant la confrontation des Demoiselles des bords de la Seine peintes par Courbet (1857) et par Picasso (1950), Kowspi tranche sans hésitation pour le maître espagnol « parce que là on est vraiment dans la peinture ». Et la nature morte Chat et homard, peinte par Picasso d’après Delacroix fait l’unanimité… parce qu’elle est tout sauf morte, justement et fait surgir des créatures plus vraies que nature. C’est donc avant tout en artistes que Kowspi et ses fils regardent cette confrontation historique, mais ils n’en sont pas moins papous : les visiteurs qui les entourent les remarquent, les regardent du coin de l’œil. Ce n’est pourtant pas leur tenue vestimentaire qui détonne : les trois hommes sont vêtus à l’occidentale, à l’exception des beaux colliers de coquillages qu’ils portent sur la poitrine. Mais une dame en tailleur les aborde très courtoisement et commence à leur parler en anglais, tandis qu’un couple de Suédois s’enquiert de leur exposition à eux. Kowspi sourit. Lui qui est habitué à vivre sur les bords du fleuve Sepik, n’est-il pas effrayé par cette foule qui l’entoure ? Kowspi sourit encore : « Non, pas du tout, c’est un peu votre version de nos cérémonies, où tout le monde se rassemble pour une même célébration… ». L’exposition du Grand Palais, une cérémonie papoue ? Pourquoi pas…

« Ce que je fais n’est pas à moi ; je le fais pour vous, pour que vous voyiez. (…) C’est pareil pour les Blancs ou les Asiatiques : il y a seulement quelques hommes parmi eux qui font sincèrement le travail de l’art. ». Tel est le credo artistique de Kowspi Raymond Marek, qui, à 52 ans, se considère déjà comme un Ancien, dont le rôle est de transmettre un savoir ancestral, en premier lieu à ses fils. Et dans cette exposition qui met en scène le rapport entre Picasso et ses maîtres, Kowspi voit un superbe portrait de l’artiste en passeur, auquel il peut s’identifier. Héritier d’une tradition artistique ancestrale, il est obsédé aujourd’hui par un dilemme : inventer des formes nouvelles, un art « moderne » tout en préservant une tradition qu’il sait très fragile. Quand Picasso réinterprète les chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art occidentale, il vit dans une époque qui invente la notion d’avant-garde et entend, sinon faire table rase, comme le prouve cette exposition, du moins faire sauter les carcans de l’académisme et imposer de nouveaux modes de représentation. Aux yeux de Picasso et de ses contemporains, la tradition est moins un patrimoine à défendre qu’un héritage à s’approprier avec la plus grande liberté, une histoire à dépasser. Les attaques et la censure dont ses œuvres furent souvent victimes prouvent assez que la tradition avait de vaillants défenseurs…

Pour Kowspi et ses fils, au contraire, la donne est différente, et c’est cela, surtout, qu’ils éprouvent devant les cimaises du Grand Palais. Car si le père a d’abord appris les techniques traditionnelles de la peinture et de la sculpture kwomas, il s’est lancé depuis quelques années avec ses fils dans une formidable recherche : créer de nouvelles formes de narration, de nouveaux motifs pour inventer un art contemporain, comme le font également certains artistes aborigènes. Ce désir s’est concrétisé par la grâce d’une rencontre, il y a six ans, avec un jeune coopérant français qui était alors en Nouvelle-Guinée. Maxime Rovere rencontre alors Kowspi et ses fils et, fasciné par la mythologie kwoma qu’ils lui racontent, il leur propose d’en faire un recueil. Peu à peu, naît l’idée d’illustrer ces mythes par des peintures. Mais les supports traditionnels de l’art kwoma, notamment le « pangal », grand panneau d’écorce, convient mal à l’édition d’un livre… Maxime Rovere remet alors à ses nouveaux amis des feuilles de papier Canson et de la peinture acrylique, avec lesquels ils n’avaient jamais travaillé.

Il aurait pu ne rien en naître, mais les trois hommes s’emparent de cette nouvelle technique et se mettent inlassablement à dessiner, à peindre, réinterprétant à leur tour des histoires anciennes sur un nouveau mode. Ce que Robin cherche à transcrire, par exemple, c’est le temps du mythe : « le temps du mythe, on le voit à la tombée du jour, dans les couchers de soleil. C’est un temps d’émotion. ». Quelques mois plus tard, Maxime Rovere emmène ces peintures en France où le Fonds régional d’art contemporain de Picardie, spécialisé dans l’acquisition d’œuvres sur papier, se passionne pour ces représentations nouvelles et les achète pour sa collection. Le Musée du Quai Branly fera de même avec une nouvelle série et ce sont ces œuvres qu’il expose aujourd’hui. Un art contemporain kwoma est né, mais dans un contexte aux antipodes de celui que connut Picasso. Car les sociétés papoues sont fragiles et, si Kowspi et ses fils ne cachent pas ces œuvres nouvelles, qui transmettent pour eux le mystère, il est plus facile de les montrer en France que chez eux. Ils craignent qu’on ne comprenne pas cette tentative de trouver un nouveau langage artistique, qu’elle soit copiée et détournée pour flatter le goût de touristes à la recherche d’un exotisme de pacotille. Ils ont peur, surtout, que se perde la spiritualité sans laquelle l’art est vain.

Alors, ils se reconnaissent dans ce Picasso qui ouvre de nouveaux horizons, emmène la peinture là où elle n’était jamais allée, mais ils envient sa liberté. Et, à l’aune des inquiétudes qui sont les leurs, on comprend que si ces artistes kwomas sont indéniablement les cousins éloignés du grand Picasso, la société dans laquelle ils vivent impose d’autres règles. L’ouverture du Musée du Quai Branly, en 2006, a été un jalon, après quelques grandes expositions, dans l’évolution du regard occidental sur ce que l’on désigne un peu maladroitement comme les « arts premiers », jusque-là essentiellement cantonnés au domaine de l’anthropologie et de l’ethnologie. C’est une évolution complexe, qui suit son cours, mais, à l’heure où l’on célèbre à Paris l’une des plus belles aventures artistiques du XXe siècle, l’histoire de Kowspi et ses fils apporte un autre éclairage sur ce qu’est la création artistique à l’heure de la mondialisation.

Vincent Huguet – Intervenant culture&sens – Picasso et les maîtres, Galeries nationales du Grand Palais, 3 rue du Général Eisenhower, 75008 Paris, jusqu’au 2 février 2009. Rouge Kwoma, peintures mythiques de Nouvelle-Guinée, Musée du Quai Branly, 218 rue de l’Université, 75007, Paris, jusqu’au 4 janvier 2009.



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