Deux femmes et deux hommes dans un jardin au bord de la Méditerranée. Le soleil décline lentement, une brise légère passe sur la mer et sur les sentiments de ces jeunes amoureux en proie au doute. Une femme est-elle capable d’aimer un seul homme et de résister pour lui à la tentation ? C’est la question que se posent deux jeunes officiers qui décident pour y répondre de feindre le départ auprés de leurs fiancées et de revenir déguisés en étrangers pour les séduire et éprouver leur fidélité. Cèderont-elles au désir ? Nous ne sommes pas sur le tournage estival d’une nouvelle version de L’Île de la tentation mais bien au très prestigieux festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, sur le plateau de Cosi fan tutte (« Ainsi font-elles toutes », en français, autrement dit, « Toutes les mêmes »…), opéra de Mozart créé à Vienne en 1790.

Dans la cour de l’archevêché d’Aix en Provence, haut lieu d’une manifestation qui fête cet été ses soixante ans, l’heure n’est pas encore aux tenues de soirée et aux retrouvailles mondaines. De grands parasols protègent les musiciens du soleil écrasant, le chef d’orchestre dirige en short et les chanteurs sont en tongs… On cherche un tambour qui a disparu, on règle la lumière qui éblouit une chanteuse, on arrête la musique, on reprend, on arrête encore. Le public qui se pressera là dans une semaine ne saura rien des multiples problèmes qu’il reste à résoudre, des doutes des uns et des autres, des repentirs et des changements qu’il est encore temps de faire. Bien sûr, tous ceux qui répètent en ce mois de juin pour les festivals de l’été connaissent bien cette ambiance excitante et angoissante à la fois mais la particularité de l’opéra est de réunir en spectacle total des acteurs très différents dont les intérêts sont parfois contradictoires. La réussite dépend de leur capacité à trouver un terrain d’entente, une harmonie qui tient du miracle.

Au départ, il y a le directeur du festival, qui, lorsqu’il décide de programmer une nouvelle production, s’y prend en général plusieurs années à l’avance, le temps de réunir le bon casting, de s’assurer que tel chanteur sera disponible, que tel metteur en scène ne dirige pas ailleurs au même moment. Tout l’enjeu est d’imaginer à l’avance les rencontres qui promettent d’être fructueuses, de deviner les sensibilités qui pourront s’accorder pour donner une interprétation neuve d’œuvres déjà montées des centaines de fois, comme c’est le cas pour Cosi fan tutte, l’un des opéras les plus appréciés de Mozart. Bernard Foccroulle, directeur du festival d’Aix depuis 2007, a eu l’idée d’associer Christophe Rousset, qui dirige l’un des plus beaux ensembles baroques, Les Talens lyriques, au cinéaste iranien Abbas Kiarostami, lauréat de la palme d’or à Cannes en 1997 pour Le Goût de la cerise et reconnu dans le monde entier pour la poésie de ses films. Dans la fosse, la Camerata Salzburg, orchestre autrichien qui joue sur instruments anciens, et sur le plateau, des chanteurs qui ont déjà une carrière internationale mais sont jeunes : le baryton qui interprète Guglielmo, Edwin Crossley-Mercer, a 26 ans. Mais, même avec les meilleures intentions et une excellente connaissance de la scène lyrique, la délicate confection de ces assemblages reste aléatoire et peut ne pas prendre. C’est un pari que le directeur peut perdre ou gagner, et il a beau assister aux répétitions, donner des conseils, encourager un chanteur ou faire une remarque assassine au metteur en scène, il ne le saura pas avant le soir de la première, qui peut se transformer en épreuve pour l’équipe du spectacle. Le public d’opéra est exigeant et aime à le faire savoir. Quand le rideau tombe, il n’est pas rare qu’applaudissements et huées se confondent, ou que l’orchestre soit ovationné mais la mise en scène sifflée rageusement. On a beau être dans une cour très chic, l’ambiance rappelle parfois celle des arènes un jour de corrida… On ne badine pas avec l’opéra, encore moins quand il est de Mozart, et au grand soir, c’est le travail de chacun qui est jugé.

Véritable maître à bord, le chef d’orchestre assure en fait toute la direction musicale de l’opéra, des musiciens aux solistes en passant par le chœur. Christophe Rousset dirige Cosi fan tutte sans baguette mais avec la sensibilité d’un amoureux de la musique baroque qui chez Mozart se sent chez lui… d’autant plus que c’est à Aix-en-Provence, où il dirige pour la première fois, qu’il a grandi et appris la musique, au conservatoire Darius Milhaud, de l’autre côté du Cours Mirabeau. La ville est d’ailleurs tellement marquée par l’architecture et l’esprit du siècle des Lumières que l’on imagine facilement Fiordiligi et Dorabella, les sœurs de Cosi dans un jardin du beau quartier Mazarin. Christophe Rousset semble avoir une familiarité innée avec la musique de cette époque où philosophie et plaisir se rencontraient dans le libertinage. Pour l’heure, il s’agite dans la fosse, corrige, donne des indications aux uns et aux autres en trois langues, chantonne et tape le rythme dans ses mains pour parvenir au plus difficile : que tous soient ensemble. Mais quand les répétitions commencent dans la cour de l’archevêché, deux petites semaines avant la première, c’est déjà presque la fin d’un travail qui a duré plus d’un an en passant par de multiples étapes, réglées comme du papier à musique. Le travail sur la partition, avant tout, « sur table », avec un crayon, puis au piano. Le chef va en donner sa propre interprétation, coupant éventuellement des airs, travaillant inlassablement le tempo, ajoutant des ornements pour trouver la cadence juste. Le parti pris musical est déjà un choix, une lecture personnelle de l’œuvre qui en ressortira plus grave ou plus légère. Le Cosi de Christophe Rousset se régale de légèreté mais ne tombe jamais dans la bouffonnerie que pourrait permettre ce jeu de masques. Viennent ensuite les premières répétitions au piano avec les chanteurs, individuellement dès le mois de janvier puis ensemble à partir de mai. Commencent alors l’apprentissage de la mise en scène, puis les premières lectures de l’œuvre avec l’orchestre. Comme dans une recette savamment concoctée, les ingrédients sont soigneusement préparés à part avant d’être réunis. Le compte à rebours fait alors se succéder les répétitions : « la couturière », avec les costumes, « l’italienne », uniquement musicale, enfin « la prégénérale » puis « la générale », dernier essai avant la première. Au cours de ces étapes, Christophe Rousset est secondé par des assistants, des chefs de chant, une répétitrice d’italien pour les solistes qui chantent dans cette langue mais ne la maîtrisent pas toujours très bien. Mais sa vision de Cosi fan tutte doit rencontrer celle du metteur en scène.

Avec une allure de prince oriental, Abbas Kiarostami suit la répétition avec attention, impassible derrière des lunettes noires qu’il ne quitte jamais et toujours accompagnée de son interprète. Le cinéaste qui avait ébloui le public avec des films comme Au travers des oliviers (1994) s’aventure sur le terrain lyrique pour la première fois. Si la mise en scène d’opéra a longtemps été réservée à des hommes de théâtre, elle déclenche très souvent la polémique et le désir de la renouveler a conduit sur les planches ces dernières années, avec plus ou moins de bonheur, des personnalités aussi différentes que Michael Haneke, Jeanne Moreau et Josée Daillan, Colline Serreau, Fanny Ardant ou, cet été, Julie Depardieu. Le milieu lyrique est au fond assez schizophrène, pris entre la volonté de monter des productions de qualité, avant-gardistes, quitte à choquer parfois, et le désir de démocratiser un genre toujours considéré comme élitiste, en sortant du sérail. De cette contradiction, naissent parfois des acrobaties qui en définitive ne satisfont personne. Qu’attendre, alors, d’un cinéaste qui n’est pas franchement connu pour remplir les salles des multiplexes ? Une mise en scène poétique mais abstraite, voire hermétique ? Le regard d’un Iranien sur une œuvre où les jeux de l’amour que l’on croyait typiquement libertins résonnent en fait avec la poésie persane? Étrangement, c’est en fait une mise en scène très classique que signe le cinéaste, dominée par un grand écran où est projeté le rivage de la mer (filmé non loin d’Aix, à Cassis), dans une ambiance de villégiature. Ceux qui attendaient une révolution pourront la chercher ailleurs ou se résigner en se ralliant à la conclusion de l’opéra : « Heureux est l’homme qui prend / Chaque chose du bon côté ». Nulle transposition osée mais une fidélité à l’œuvre qui en ravira certains, exaspérés de voir la Traviata en prostituée ou Médée en Amy Winehouse, et décevra ceux qui attendent d’un metteur en scène qu’il leur parle de notre époque et leur montre ce qu’ils n’avaient jamais soupçonné dans un opéra archi-connu. Car il en va ainsi chez les amoureux du lyrique, en une éternelle querelle des anciens et des modernes qui se rejoue chaque été à Aix, à Bayreuth ou à Salzbourg. Mais le public sait-il vraiment s’il aime mieux être rassuré ou secoué ? N’est-il pas, au fond, comme les héroïnes de Mozart, qui finiront par succomber à la tentation mais que le compositeur pardonne avec bienveillance : « Tous accusent les femmes et moi je les excuse / Si leur amour change mille fois par jour ». Au final, c’est aux spectateurs de juger, en trois heures de musique sous les étoiles et quelques cris d’hirondelles, ce que cette école de l’amour leur enseigne.

Vincent Huguet – Cosi fan tutte, de Wolfgang Amadeus Mozart – Théâtre de l’archevêché, Aix-en-Provence, les 4, 6, 8, 11, 13, 15, 17 et 19 juillet à 21h30. Renseignements : 04 42 17 34 34.



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