Les gardiens du deuxième étage de l’aile Sully, au Louvre, ont failli croire à un retour de Belphégore ou de l’un de ces fameux fantômes qui hantent le palais. Dans les salles dédiées à la peinture des écoles du Nord, au beau milieu de la nuit, on voit passer des animaux fantastiques, des armures rutilantes, on entend des bruits de pas, des chocs et des conversations, des cris… en flamand ! Prisonniers de leurs cadres et glacés sous leur vernis, les austères bourgeois d’Amsterdam, serrés dans leurs costumes sombres, les nobles dames hanséatiques et les banquiers rapaces auraient-ils retrouvé la parole pour cette ronde de nuit en VO ? Sans doute, mais pour l’instant, du haut de leurs cimaises, ils observent l’agitation qui s’est emparée de ces salles en général calmes et recueillies : même si elle peut être truculente, la peinture flamande n’a pas la réputation d’être une grande partie de rigolade.

Si l’on parle flamand, donc, au milieu des chefs-d’œuvre, c’est que l’Anversois Jan Fabre et son équipe s’activent avec les services du Louvre pour que l’exposition L’ange de la métamorphose soit prête à temps pour recevoir Paola, reine de Belgique, qui vient l’inaugurer en grande pompe dans quelques jours. Il y a encore quelques œuvres à installer, les cartels explicatifs à poser et mille choses de dernière minute. L’artiste, lui, n’en finit pas d’arpenter les salles à grands pas, comme un comédien derrière le rideau un soir de première. D’ailleurs, c’est plutôt pour la scène que les Français le connaissent, tant certains de ses spectacles ont déchaîné la polémique, de Je suis sang (2001) à l’Histoire des larmes, qui en 2005 s’était trouvée au cœur de la tempête du Festival d’Avignon. On sait moins que l’enfant prodige—et terrible—de la nouvelle vague flamande est également un artiste accompli au sens le plus classique du terme. L’exposition n’a pas encore ouvert ses portes que le musée reçoit déjà des missives incendiaires, qui crient au scandale et imaginent des scènes de satanisme au milieu des Rubens… Que l’on se rassure, rien de tel n’attend le visiteur, mais exposer de l’art contemporain dans près d’une quarantaine de salles est une première pour le Louvre qui a bousculé ses habitudes et mobilisé toutes ses ressources pour faire face aux multiples contraintes de ce projet exceptionnel.

Première contrainte, l’exposition a lieu au cœur même du musée et il était inconcevable de priver les visiteurs des joyaux nordiques de la collection. Le montage s’est donc effectué en dehors des horaires de visite, le mardi, jour de fermeture, et surtout la nuit, parfois jusqu’à quatre heures du matin. Contrôles d’identité et badges obligatoires : on ne plaisante pas avec la sécurité et encore moins aux heures où le palais est plongé dans l’obscurité. Une œuvre de l’exposition, Offrande au dieu de l’insomnie, a du bien des fois inspirer les équipes de montage… Et elles sont nombreuses, au Louvre, qui est le seul musée de France à pouvoir s’enorgueillir d’avoir tous ses ateliers sur place. Comme dans un conte de fées, où avec la nuit surgit tout un monde qu’on ne soupçonnait pas le jour, on voit s’affairer dans les salles toutes sortes de métiers. Les conservateurs (trois sont responsables des écoles du Nord) veillent au respect des peintures. Au début, ils ont vu cette invasion d’un œil méfiant, eux qui sont plus habitués à travailler avec des artistes morts il y a plusieurs siècles, mais au cours du montage, ils ont compris la métamorphose en devenir et se sont pris au jeu, acceptant de déplacer certaines œuvres et même d’en sortir des réserves, comme ce tableau représentant crâne et tibias, accroché près d’une sculpture de Fabre faite d’os. Installateurs et marbriers (chargés de déplacer les sculptures, bronzes et objets très lourds) n’ont pas ménagé leur peine pour installer des œuvres parfois monumentales. La plus spectaculaire est une installation dans la galerie des Rubens représentant la vie de Marie de Médicis.

Ce ne sont pas moins de quatre-cent-cinquante pierres tombales de granit qu’il a fallu acheminer jusque-là. Les pierres sont arrivées au Louvre dans des semi-remorques qui accèdent au musée par un tunnel creusé sous le jardin des Tuileries. De là, elles sont transportées dans un dédale souterrain digne d’un film d’espionnage, placées dans un monte-charge puis transportées jusqu’à la galerie par un chemin de roulement. Tout a été calculé avant et notamment le poids que peuvent supporter les sols, pour que le musée ne s’effondre pas le soir du vernissage… À l’arrivée, l’effet est d’autant plus saisissant que les autres ateliers du Louvre sont passés par là. Véritables artistes, les menuisiers et les peintres entrent en scène après les électriciens, masquant câbles et dispositifs techniques par des goulottes peintes en trompe-l’œil qui se fondent dans les parquets ou les marbres polychromes. Tout cela est invisible pour le visiteur qui a devant lui comme une mer déchaînée de pierres tombales sur laquelle serpente un ver de terre géant qui a le visage de Jan Fabre et râle (en flamand !) « Je veux sortir ma tête du nœud coulant de l’histoire ». Cette fois, c’est Marie de Médicis, reine prisonnière des murs, qui semble s’exprimer à travers cette créature fantastique.

Mais le poids des œuvres n’est pas le seul danger encouru par le musée : il en est un autre, plus inattendu, qu’il a fallu écarter. De nombreuses sculptures de Jan Fabre sont faites de scarabées, sombres ou irisés, mais aussi de plumes, c’est-à-dire des matières organiques susceptibles d’être infectées par des parasites et surtout de les transmettre aux peintures du musée, dont beaucoup sont sur panneaux de bois. Venues d’Espagne, de Suisse ou d’Italie, ces œuvres ont donc du subir une quarantaine avant de gagner le musée : elles ont été traitées par anoxie, enfermées dans des cuves sans air pendant trois semaines. Aucune mite n’y résiste ! Et les somptueux insectes peuvent s’installer dans les salles, où leurs carapaces brillantes font écho aux bijoux royaux (Le Bousier), où leur multitude rangée en ordre de bataille fait résonner les guerres du siècle d’or (Champs de stratégie). Ailleurs, ce sont les hibous, les paons ou les pigeons qui réveillent de leurs cris les tableaux endormis. Les agneaux, eux, qui rappellent L’Agneau mystique des Van Eyck, sont en bronze doré à l’or fin, comme ce petit perroquet (Moi, perroquet nain, je ne me répète jamais ) dont les ailes rencontrent celles des anges gothiques.

Car la première et la plus belle des containtes était bien d’inscrire des œuvres d’aujourd’hui face aux retables sacrés et aux précieux primitifs. Et c’est là que Jan Fabre est le plus surprenant. On l’attendait provocateur, on le voit, à l’entrée de l’exposition, représenté par un mannequin à son effigie mais de la taille d’un nain, la tête contre un tableau et saignant du nez dans une œuvre au titre révélateur, Je me vide de moi-même. L’artiste écrasé par les maîtres du passé, le nain face aux géants. On l’attendait iconoclaste, on le découvre guerrier de la beauté, parlant la même langue que ses glorieux prédecesseurs, qu’il parvient à faire danser.

Vincent Huguet – Intervenant de culture&sens – Jan Fabre au Louvre, L’ange de la métamorphose. Jusqu’au 7 juillet. Renseignements : 01 40 20 53 17. Catalogue à paraître. Performances et conférences : programme complet sur www.louvre.fr



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