Ce serait l’événement artistique de cette fin de printemps, l’exposition à ne pas louper, celle pour laquelle on vous propose les coupe-file indispensables pour éviter des heures d’attente : la rétrospective Camille Claudel au musée Rodin, à Paris, « Camille Claudel, une artiste, une destinée ». Plus de quatre-vingt sculptures en plâtre, marbre, onyx ou bronze, quelques gravures, des lettres et bien sûr la floraison éditoriale de circonstance : albums, catalogues, biographies rééditées ou traduites pour l’occasion, correspondance, sans compter les adaptations théâtrales, une autre exposition à Dijon, etc.

Il semble soudain que l’on découvre Camille Claudel, muse d’Auguste Rodin et artiste maudite, sculptrice de génie ayant lamentablement fini ses jours à l’asile de Montfavet (Vaucluse) dans l’indifférence générale… Camille Claudel, une inconnue ? Pas vraiment, au moins depuis le film à succès de Bruno Nuytten, en 1988, où Gérard Depardieu incarnait Rodin et Isabelle Adjani Camille Claudel. Rarement une actrice et le personnage qu’elle incarne ont connu une telle fusion, au point que l’on associe encore aujourd’hui les traits de l’une à l’autre et aussi la démesure, le talent, la folie. Camille Claudel ne serait sans doute pas le mythe qu’elle est devenue s’il n’y avait pas eu Adjani… et réciproquement.

Une femme, donc, dévorée par sa passion pour la sculpture, malmenée par son entourage, écrasée par celui qui fut son Pygmalion pour finalement sombrer dans une longue descente aux Enfers. Triste histoire, romantique à souhait, qui rappelle la difficile condition des femmes artistes à la fin du XIXe siècle et incarne une double malédiction : celle d’être femme et celle d’être artiste.

D’où vient, pourtant, que devant ce déferlement, à l’image de l’une des sculptures les plus célèbres de l’artiste— La Vague, 1897, onyx et bronze—, on ressente un certain malaise ? Serait-ce parce que, sans jamais oser l’avouer vraiment, on s’est longtemps demandé si l’œuvre était si géniale que ça ? Sans doute pas, car en ce domaine, chacun est libre de ses appréciations. Serait-ce une impression de déjà vu, déjà lu, déjà entendu ? Comme si, au fond, tout ou presque avait déjà été dit sur Camille Claudel ? Peut-être. Qu’entend donc montrer cette énième exposition ? « Après avoir été longtemps jugé en référence à Rodin, l’art de Camille Claudel apparaît profondément original, intense et rayonnant. Cette exposition a pour ambition d’appréhender l’œuvre de cette insoumise en dehors de la passion qui l’unit à Rodin », annonce le musée. C’est là que le bât blesse. Car prétendre « redécouvrir » aujourd’hui Camille Claudel en l’arrachant à son mentor et amant pose de multiples problèmes.

Première mauvaise idée ou incohérence : organiser une exposition qui veut détacher Claudel de Rodin… au musée Rodin ! dans le bel hôtel Biron qui fut transformé en musée à la gloire du sculpteur de son vivant, en 1917. Les œuvres de Camille Claudel y sont certes exposées à part, dans un atelier, mais tout en ce lieu évoque l’art de Rodin et ce ne sont pas les célèbres sculptures présentées dans le jardin (Le Penseur, Les Bourgeois de Calais, La porte de l’Enfer) qui aideront le visiteur à l’oublier. Camille Claudel, qui, tout au long ses années d’internement (1913-1943) exprimait sans cesse dans ses lettres une paranoïa de plus en plus délirante à l’égard de Rodin, qui aurait été le grand manipulateur responsable de sa déchéance, complotant pour la maintenir emprisonnée, verrait sans doute dans cet hommage bien mal situé la porte de l’enfer, justement. La vraie nouveauté, en effet, aurait été d’organiser cette rétrospective ailleurs (les lieux ne manquent pas), au musée d’Orsay ou au Grand Palais, par exemple et de confronter Camille Claudel aux autres artistes de son temps, d’interroger sa postérité. Ou bien, mieux encore, d’assumer enfin que les nombreux visiteurs qui se pressent au musée Rodin viennent aussi y chercher et y contempler cette légende artistique, revivifiée par le film de 1988 : une partie des œuvres les plus célèbres de Camille Claudel—La Valse, Sakountala, La Petite châtelaine, La Vague—, du moins dans une de leurs variantes, sont présentées en permanence au musée. La véritable nouveauté ? Rebaptiser l’hôtel Biron « musée Rodin-Claudel ». Pourquoi pas, si Camille Claudel est une si grande artiste ?

Deuxième problème posé par cette exposition : l’amnésie. Si elle est très souvent de mise aujourd’hui dans de nombreux domaines, on pensait le champ culturel plus apte qu’un autre à connaître un peu l’histoire et à ne pas faire semblant. L’idée de reconnaître à Camille Claudel un talent propre n’est pas neuve et remonte tout simplement à son vivant. Elle le revendiquait haut et fort, surtout après sa rupture définitive avec Rodin (1899) et ses premières rétrospectives le montreront : celles de 1905 et 1908, montées par son éditeur et marchand, Eugène Blot, puis celle de 1934, montée par l’Association des femmes artistes modernes. Surtout, huit ans après la mort de Camille, en 1951, une grande rétrospective au même musée Rodin entendait déjà, comme une revanche, l’affranchir du maître tyrannique. Paul Claudel, frère de l’artiste, décrivait dans le catalogue la liaison Rodin-Claudel comme une « lamentable histoire » et concluait déjà, sans appel : « L’enseignement précieux de Rodin ne fit que l’élever à ce qu’elle savait et lui révéler sa propre originalité. » Les années 1980 ont été celles d’une réhabilitation passionnée avec publications, expositions, et reconnaissance auprès du grand public. Pourquoi, donc, presque trente ans après, jouer encore la carte de la victime, opposer sans fin l’un et l’autre ? Ce qui agace, dans ce discours, c’est son côté factice et schizophrénique. Factice, parce qu’il est sans doute vain de tenter à l’infini de séparer deux artistes qui s’aimèrent, s’influencèrent mutuellement, travaillèrent ensemble, à l’heure où de nombreuses expositions consacrées à d’autres artistes mettent au contraire en valeur les échanges, les continuités. Isoler une individualité artistique à tout prix ne correspond que partiellement à la réalité d’une époque où l’on travaillait en atelier, où il était souvent difficile de distinguer l’apport du maître de celui de ses élèves. Envisager la création artistique comme un acte purement individuel tient, dans ce cas, de l’anachronisme, voire du contresens. Schizophrénique, parce que l’on ne peut pas indéfiniment dénoncer une légende—la vie de Camille Claudel occulterait son œuvre— et en faire en même temps son principal étendard. « L’œuvre de ma sœur, ce qui lui donne son intérêt unique, c’est que tout entière, elle est l’histoire de sa vie » écrivait encore Paul Claudel.

Le hasard fait qu’au même moment, les autres musées parisiens semblent avoir été conquis par les femmes : Louise Bourgeois au Centre-Pompidou, Sophie Calle à la Bibliothèque nationale, Marie d’Orléans au Louvre, Patti Smith à la Fondation Cartier, et, pour les plus jeunes, Christelle Familiari à la Fondation Ricard, Cao Fei au Plateau… On peut mesurer dans cet écart le chemin parcouru en un siècle par les artistes femmes, reconnaître que malgré cela, leur place reste moins facile que celle des hommes, notamment sur le marché de l’art. Mais on peut aussi se dire que le syndrôme Camille Claudel a vécu, et que l’on aimerait découvrir ses contemporaines, qui n’étaient ni Claudel, ni Rodin et ne sont jamais sorties de l’ombre. Sur les 231 sculptrices recensées à Paris à son époque, Camille Claudel est la seule présentée au Musée d’Orsay et on ne compte plus le nombre de collèges, lycées et rues qui portent son nom. Assez, donc, et place à celles que la légende n’a pas auréolées de gloire médiatique et que l’on rencontre avec bonheur dans le beau livre de Catherine Gonnard et Elisabeth Lebovici, Femmes artistes, artistes femmes, (Paris, Hazan), indispensable pour comprendre comment l’art se conjugue au féminin.

Vincent Huguet – Intervenant de culture&sens – A propos de l’exposition « Camille Claudel, une femme, une destinée » – Musée Rodin, 79 rue de Varennes, 75 007 Paris, jusqu’au 20 juillet. Renseignements : 01 44 18 61 10.



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