Vivo in Typo

Tout, dans la page que vous êtes en train de lire, l’intéresse : le titre, les images, le texte et aussi les blancs, les couleurs… Mais là où vous voyez de l’information et de l’illustration, lui reconnaît à leur silhouette, comme de vieux amis (ou ennemis), les caractères typographiques, il vous dit d’un coup d’œil si la page « tient » ou s’effondre, si elle respire ou étouffe, à qui elle s’adresse et ce que l’on en retiendra… Lui, c’est Philippe Apeloig, graphiste de profession ou de confession graphiste, on hésite encore. Dans une ancienne fabrique du Marais, à Paris, quelques-unes de ses plus belles affiches sont suspendues sous une voûte de verre et d’acier au milieu de murs nus, comme en lévitation. On en reconnaît certaines, déjà vues sur des panneaux d’affichage ou à l’entrée d’un musée, on est intrigué par les autres, qui racontent une histoire que nous ne connaissons pas encore. Mais pourquoi exposer dans ce qui ressemble bien à une galerie ces affiches conçues pour la rue, les abribus ? Le graphiste serait donc un artiste ?

Oui, répond Philippe Apeloig, ancien élève des Arts décoratifs, ex-pensionnaire de la Villa Médicis à Rome passé par le musée d’Orsay, sans pour autant se prendre au sérieux : « Le graphisme est une forme d’art. Mais l’objectif fondamental du graphiste, c’est la communication. » À une époque où la communication, justement, semble bien des fois plus importante que le contenu, on pourrait penser que les graphistes ont le vent en poupe, que leurs caprices font trembler les rédactions et autres agences de publicité. Et pourtant il n’en est rien. À différents degrés, le graphisme est partout dans notre quotidien, du journal au paquet de cigarettes, du site Web aux couvertures de livres en passant par le panneau de sens interdit, le billet de banque ou le paquet de chips. Quel que soit le support, l’enjeu est de faire fonctionner ensemble des mots et des images, des signes, pour délivrer un message clair et compréhensible par le plus grand nombre. Le graphisme se rapproche de l’art quand il dépasse cette fonction purement utilitaire, quand il tente, en plus, d’embellir notre quotidien.

Avant de devenir graphiste, Apeloig rêvait d’être chorégraphe ou metteur en scène. Ses affiches prouvent qu’il est devenu tout cela à la fois : pour Octobre en Normandie, il fait danser des lettres noires sur un fond rouge ; pour l’Association des bibliothécaires de France, il dessine des formes simples qui disent le plaisir de lire ensemble; pour l’année du Brésil en France (2005), il part des couleurs du drapeau brésilien pour une composition qui résonne des rythmes de la samba.

S’il construit chaque affiche comme un architecte concevrait une façade, il attache une importance amoureuse aux lettres, qu’il a appris à dessiner en Hollande. Une vidéo dans l’exposition montre les caractères typographiques d’Apeloig s’étirant, bondissant, se trémoussant dans un joyeux ballet. Le lecteur n’imagine pas les heures passées sur ces petites lettres qu’il lit souvent sans les remarquer. Apeloig, lui, recherche « l’équilibre entre plein et vide, lumière et ombre » et définit la typographie comme « une discipline à mi-chemin entre science et art. » Bien dessinée, une lettre raconte déjà une histoire. Mais il avoue qu’il n’est pas toujours facile de convaincre ceux qui font appel à des graphistes pour faire passer leur message. Les entreprises font souvent primer l’efficacité sur tout le reste et s’en tiennent à un logo. Pas étonnant, donc, que les principaux commanditaires d’Apeloig soient des institutions culturelles : le Louvre, La Fête du livre d’Aix-en-Provence ou encore le théâtre du Châtelet à Paris.

La chance du graphiste, quand il réussit, c’est d’avoir la plus grande des salles d’exposition : la ville, qui inspira à Apeloig l’une de ses plus belles réussites, l’affiche pour l’exposition « Chicago » au musée d’Orsay. On jurerait qu’elle vient d’être faite, on se rend compte qu’elle a déjà vingt ans et qu’elle n’a pas pris une ride.

Vincent Huguet – Intervenant de culture&sens – A propos de l’exposition Vivo in Typo de Philippe Apeloig – Espace Topographie de l’art, 15 rue de Thorigny, 75003 Paris. Jusqu’au 15 juin. Renseignements : 01 40 29 44 28.



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