Warhol Spirit

Andy Warhol est vivant, il fêtera cet été ses 80 printemps. Il est bien en vie, mais il s’ennuie. Les émissions de téléréalité le font bailler aux corneilles, les journaux people lui tombent des mains et même les poses de son meilleur disciple, Karl Lagerfeld, le laissent indifférent.

Il a bien fait de ne jamais réaliser son portrait : inutile. Il n’a pourtant ni l’amertume ni la fierté du prophète à qui l’histoire a donné raison et s’amuse plutôt à observer du coin de l’œil ces montagnes de livres, photos, posters, stylos, mugs et autres gadgets dérivés de son œuvre qui trônent dans les boutiques de musée, à côté des cartes postales. « Tous les grands magasins deviendront des musées et tous les musées deviendront des grands magasins » avait-il déjà écrit dans son journal en 1975.

Il pense à ces boutiques construites en Asie par les plus grands architectes pour Prada, Louis Vuitton ou Chanel et à ces stars de l’art contemporain qui font des vitrines de Noël. A-t-il déjà tout vu ou prévu ? Même l’accident mortel de Lady Di à Paris ou la destruction des tours du World Trade Center l’ont laissé assez calme, lui qui a commencé ses séries Death and disasters (Mort et désastre) dès 1962, impressionné par la une d’un journal qui annonçait la mort de 129 passagers dans un crash aérien. Qu’il semble loin, le roi de New York, le flamboyant pape du « Pop Art », le portraitiste des riches et célèbres, l’apôtre du glamour… Et pourtant, derrière ces clichés qu’il a lui-même inventés et mis en scène, que sait-on vraiment d’Andrew Warhola, né en 1928 à Pittsburgh de parents slovaques ? On connaît ses Marilyn, ses couleurs criardes, peut-être aussi sa silhouette, son teint blafard, ses mèches ou ses perruques. Et après ?

Après il y a le livre de Cécile Guilbert, Warhol Spirit, qui parle de lui au présent, en 1968 comme en 2008. Attention, la couverture est trompeuse : Warhol Spirit n’est ni un essai, ni une biographie, c’est, comme son nom l’indique, un parfum. Un jus préparé longuement et avec finesse, assemblant des senteurs connues à des fragrances insoupçonnées, la suavité du glamour à l’âcreté de la mort. Un parfum moins capiteux qu’on ne croyait mais plus volatile et qui imprègne encore notre imagination. Quelques gouttes de l’élixir et voici Andy, à la fois incernable et omniprésent, vintage et actuel, dérisoire et magistral. L’auteur a raison de rappeler qu’en 1967, Warhol remplit des bouteilles de Coca-Cola qu’il avait bombées d’argent d’un parfum baptisé You’re In / Eau d’Andy

Qu’on le trouve nul ou génial, le problème avec Warhol, c’est que l’on se heurte toujours à la surface de ses œuvres ou de son personnage que l’on croit vaguement connaître. Il a été dessinateur publicitaire, artiste, réalisateur de films, producteur, acteur, éditeur de revue, écrivain, photographe, mannequin… ce qui ne facilite pas les choses. « Sans aucun doute qu’Andy fut à son époque (toutes proportions gardées) ce que Léonard [de Vinci] fut à la sienne : un touche-à-tout bourré d’intuitions géniales, démultiplié, ubiquitaire. Un créateur hyperbolique en train de résumer tous azimuts les coordonnées de son temps. », écrit l’auteur. Difficile, donc, d’en fixer une image. On l’imaginait mécréant, on le découvre très catholique, allant régulièrement à la messe et se rendant même à Rome pour se faire bénir par Jean-Paul II. On le voyait libertin et jouisseur, on le découvre quasiment asexué, confessant sa virginité et avouant « aimer mieux rire au lit que faire l’amour ». On l’aurait juré frivole, on l’entend dire « Je me suis rendu compte que tout ce que je faisais avait un rapport avec la mort », alors même qu’il est en train de peindre les célèbres Marilyn, passées à la postérité comme l’archétype du glamour. Et en 1984, il écrit dans son journal « Le vide est en train de s’emparer de la planète ».

Le défi qu’a relevé Cécile Guilbert est de montrer que c’est justement dans toutes ces facettes contraires que se révèle la vraie personnalité de Warhol. Elle souligne sa propension à dire sans cesse tout et son contraire, à revenir sur ses décisions, ou, par exemple, à authentifier un tableau qu’on lui présente alors qu’il sait parfaitement qu’il n’est pas de lui. Ce goût pour la contradiction, elle le piste dans les innombrables entretiens publiés dans la propre revue de Warhol, Interview, où il cultive un art des réponses creuses ou décalées, dénonçant ainsi la vacuité des questions souvent posées par les journalistes. Elle le trouve aussi dans les « warholismes », sortes de nouvelles maximes absurdes ou provocantes dont l’artiste n’était pas avare. « Pensez riche et semblez pauvre », par exemple, ou encore : « Le travail le plus difficile, après le fait d’être vivant, c’est d’avoir des rapports sexuels… j’ai constaté que c’était trop de travail. ». Très peu d’œuvres de l’artiste sont reproduites dans le livre car l’auteur excelle à les décrire et ne garde que celles qui font sens. Peut-être, aussi, se méfie-t-elle de la séduction trompeuse des images dans ce portrait qu’elle dessine au plus près de l’artiste, si près qu’elle semble parfois toucher sa « peau albinos. Parcheminée, reptilienne. Presque bleue… «  comme il la décrit lui-même. Car c’est bien des mots d’Andy que Cécile Guilbert fait la trame de son portrait. Archéologue étymologiste, elle retrouve leur origine pour mieux les éclairer. Joueuse, elle les transforme, les fait vrombir : « Rock’n Warhol », « Warhollywood »… Visuelle, elle les met en page de façon spectaculaire et signifiante et crée ainsi un rythme. Elle y met un soin presque maniaque, comme dans ces listes dont elle truffe l’ouvrage : listes des œuvres, des expositions, mais aussi des amis et petits amis, des « Superstars » de la Factory, l’atelier mythique de Warhol.

On se dit alors que Cécile Guilbert serait sans doute la confidente d’Andy Warhol s’il n’était pas déjà mort deux fois : pour les biographes, en 1987, mais déjà une première fois en 1968. Le 3 juin de cette année-là, Valerie Solanas, féministe militante d’un mouvement « pour la castration des hommes » fait irruption dans la Factory, et tire trois balles. La troisième traverse le corps d’Andy qui quelques heures plus tard est déclaré cliniquement mort… avant de revenir à la vie à l’issue d’un coma qui le marquera à vie. Dans les brumes de l’hôpital, il croit assister à ses propres funérailles retransmises à la télévision, alors qu’il s’agit de celles de Bob Kennedy, assassiné quelques jours plus tôt… La mort, d’ailleurs, lui serait assez indifférente si elle n’impliquait pas des détails techniques : « Mourir est la chose la plus embarrassante… quelqu’un qui s’occupe du corps, des formalités, du service funèbre, choisit les habits que vous allez porter et vous maquille. Vous aimeriez bien les aider, vous aimeriez surtout le faire vous-même, mais vous ne le pouvez pas, vous êtes mort. « 

Toujours ce mélange de sérieux et de dérision, où l’indifférence, pourtant, n’est pas feinte. Au fil des pages, on finit par se demander si Warhol fut un acteur de la « Société du spectacle » ou s’il n’en fut que le contemplateur désabusé et cynique. Et même, le miroir. On l’accusait parfois de faire un art facile, immédiat, mettant au centre du monde des boîtes de soupe (Campbell) et des paquets de lessive (Brillo) là où les époques précédentes avaient parlé d’histoire, de religion. Mais le succès de Warhol, illustré très tôt par la courbe ascensionnelle du prix de ses œuvres et confirmé par la postérité, montre qu’il avait compris, tranquillement, ses contemporains. Eut-il le sentiment d’être celui qui donnait à voir toute une époque dans ses œuvres ? Quand on lui demandait ce qu’il voyait en se regardant dans la glace, il répondait : « Si un miroir regarde un autre miroir, qu’est-ce qu’il peut bien voir ? ». L’infini ou le vide, répond l’auteur, qui montre que les deux étaient indissociables chez Warhol.

Vincent Huguet – Intervenant de culture&sens – A propos de « Warhol Spirit » de Cécile Guilbert (Grasset)



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