Si en descendant sous la grande pyramide de verre, vous décidez, pour changer, de découvrir la nouvelle exposition du Louvre en musique, vous n’avez que l’embrarras du choix. Lyrique, vous penserez au grand chœur des esclaves du Nabucco de Verdi, ce « Va, pensiero » entêtant qui faillit être l’hymne italien. Enjoué, vous préfèrerez les rythmes des Rivers of Babylon, version reggae ou version disco, avec Boney M. À moins qu’au début de l’exposition la jolie déesse en terre cuite sur ses lions ne vous arrête et plus encore son nom, inscrit sur le cartel – « La reine de la nuit » – pour faire retentir les aigus du grand air de la Flûte enchantée de Mozart…

Pas d’erreur : vous êtes bien dans une exposition organisée par le très sérieux département des antiquités orientales du Louvre, où parmi d’autres langues rares, on parle encore couramment … le babylonien ! Et si les musiques se bousculent, et sans doute aussi les images, c’est que le sujet de cette exposition tient du mythe : Babylone. Le nom de cette cité de Mésopotamie est si évocateur qu’on la croyait familière : la Tour de Babel, les jardins suspendus, peut-être même le terrible roi Nabuchodonosor ou l’invention de l’écriture… Ou encore, issue de souvenirs bibliques ou littéraire, l’image sombre de cette « grande prostituée », ville de l’orgueil des hommes et de tous leurs vices, capitale du péché maudite et punie par Dieu. Peu de cités au monde ont généré autant de clichés sombres ou lumineux.

Le premier : on connaît tout de Babylone. Or, aussi surprenant que cela puisse paraître, alors que pas une année ne passe sans une manifestation dédiée à l’Égypte ancienne, cette exposition est la première que consacre un musée à Babylone. Certains aspects avaient bien été abordés, notamment la légendaire Tour de Babel, mais jamais une vue d’ensemble n’avait été tentée. Pourtant, l’Euphrate mérite bien le Nil… Babylone est née il y a près de cinq mille ans dans cette Mésopotamie qui, à bien des égards, est l’un des plus beaux berceaux de notre civilisation. Son histoire est faite de bouleversements politiques, de luttes dynastiques, de succession de phases d’apogée et de déclin dans une partie du monde antique où l’équilibre des forces se redessine au gré des guerres et des conquêtes. De quoi y perdre…son babylonien, ce qu’ont bien compris les commissaires de l’exposition. Face à un mythe éblouissant, ils ont choisi une approche on ne peut plus claire : d’abord l’histoire proprement dite de Babylone, puis, quand la cité disparaît, au ier siècle, la façon dont cette histoire se prolonge à travers les légendes, l’art, l’imagination, pour revenir enfin, avec les fouilles de la fin du xixe siècle, à la réalité archéologique de la ville. Un cheminement historique qui rappelle la belle légende du fleuve Alphée : jaillissant d’une source, il est ruisseau, rivière puis se jette dans la mer, confondant ses eaux avec les siennes, avant de resurgir enfin sur une autre terre où il redevient rivière, ruisseau, avant de disparaître dans la terre.

Second cliché : ayant été construite en briques, plus fragiles que la pierre des Égyptiens, Babylone aurait laissé peu de vestiges et de personnages significatifs. C’est oublier la figure d’Hammurabi, premier grand roi qui, au xviii e siècle avant J.-C., fit de Babylone le centre d’un empire. Hammurabi est resté célèbre pour le « Code » qui porte son nom : une stèle noire sur laquelle sont gravées toutes les lois en caractères cunéiformes, écriture que l’on retrouve sur d’innombrables tablettes. Présentée dans l’exposition, cette pierre rappelle que le droit prend aussi sa source dans l’Euphrate. On peut y lire le principe de la « justice » œil pour œil, dent pour dent, ou encore des règles très précises à suivre en cas d’adultère commis par une femme. Autre grande figure, celle de Nabuchodonosor II, dont le règne (605-562 avant J.-C.) correspond à l’apogée de Babylone, qui devient alors une ville splendide, ceinte d’imposantes murailles (considérées alors comme l’une des merveilles du monde, avec les jardins suspendus) percées par des portes monumentales en briques à glaçures colorées. Ici, il faudrait se téléporter à Berlin car c’est là, au sein du Pergamon Museum, que les Allemands ont reconstitué à partir de milliers de fragments trouvés sur le site la superbe porte d’Ishtar, symphonie en vert et bleu peuplée de lions et de taureaux. Mais Nabudochonosor II est aussi un de ceux par qui la « malédiction » arrive sur Babylone : la tradition juive et chrétienne ne lui a jamais pardonné d’avoir détruit Jérusalem et emmené les Hébreux en captivité. C’est de cet épisode que s’inspire le Nabucco de Verdi au xixe siècle. Enfin, Alexandre le Grand, qui conquit la cité en 331 avant J.-C. et y mourut quelques années plus tard, réalisant en quelque sorte la synthèse entre l’orient et l’occident. On lui a prêté le désir d’y installer sa nouvelle capitale car il y a entrepris des travaux de restauration et d’embellissement. L’un d’entre eux est exemplaire de la façon dont histoire et légende se croisent sans cesse à Babylone. Il y est question d’une tour…

Troisième cliché : la Tour de Babel serait un pur fantasme. Ce mythe babylonien est sans doute le plus fort, d’autant plus vivant aujourd’hui qu’il trouve un prolongement dans les gratte-ciel toujours plus hauts qui dominent les villes. Au départ, la légende est racontée dans la Genèse : les hommes descendant de Noé et parlant tous la même langue se seraient lancés dans le projet fou de construire une tour si haute qu’elle leur permettrait d’atteindre le Ciel. Rendu furieux par ce geste orgueilleux, Dieu aurait réagi en brouillant cette langue unique. Les hommes ne se comprenant plus auraient alors cessé la construction pour se disperser sur la Terre… L’exposition montre que cette légende s’ancre sur des vérités historiques. L’idée d’une langue unique n’était pas pur fantasme car pendant près de 1500 ans, le « babylonien » a été la langue de la culture et des diplomates, utilisée de l’Iran jusqu’à l’Égypte. Et la tour a bien existé ! Les archéologues ont mis au jour la vaste base d’une tour qui devait mesurer 90 mètres de haut (la Tour Eiffel en fait 300). Seul problème, toutes les images qui la représentent, comme le très beau tableau de Bruegel l’Ancien (1563), figurent une tour ronde, hélicoïdale, qui disparaît dans les nuages. La vraie tour était en fait une « ziggurat », tour à étages mais de forme carrée, associée au temple du grand dieu babylonien Marduk. La confusion viendrait peut-être de l’existence d’une tour, bien hélicoïdale, située à deux-cent kilomètres de Babylone : le minaret de la mosquée de Samarra. Il reste que cette tour n’a pas été foudroyée par le châtiment divin, dans la débauche de fumée, de flammes et de hurlements que l’on pourrait imaginer, mais patiemment démontée à l’époque d’Alexandre pour être restaurée et reconstruite encore plus belle. La suite des événements n’a pas permis la réalisation de ce rêve. Le dernier document écrit en cunéiforme date du premier siècle de notre ère et, aux yeux de l’historien, il scelle l’histoire antique de Babylone.

La suite de l’histoire voit alterner les moments où Babylone est citée comme modèle de la capitale brillante, idéale, adulée au XVIIIe siècle, ou au contraire vile, corrompue et honnie pendant la Révolution industrielle. Comme si chaque époque trouvait en elle un miroir à admirer ou à briser. Tous les chemins ne mènent pas à Babylone, encore moins aujourd’hui où le site, en Irak, a considérablement souffert de la guerre et des pillages, mais celui du Louvre est un jardin suspendu sur notre histoire.

Vincent Huguet – Intervenant culture&sens – Exposition du musée du Louvre « Babylone » du 14 mars au 2 juin 2008.



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