Prenez soin de vous

Quel point commun entre Jeanne Moreau et une tireuse à la carabine, une danseuse étoile et Diam’s ? Sophie Calle et « Prenez soin de vous« …

Tous les deux ans, Venise oublie un peu ses gondoles et ses pigeons pour devenir pendant quelques mois le plus grand rendez-vous mondial de l’art contemporain. À côté de grandes expositions, de nombreux pays disposent d’un pavillon dans lequel ils présentent un artiste de leur choix. Sur la façade toute rouge du pavillon français, on pouvait lire : « Prenez soin de vous », comme un ordre ou peut-être un slogan publicitaire…

Vous avez reçu un mail
« Prenez soin de vous » est en fait la dernière phrase d’un mail reçu par Sophie Calle où l’homme avec qui elle sort lui annonce qu’il la quitte. On peut penser qu’une séparation par mail est un peu lâche, mais l’événement en lui-même est assez banal. Ce qui l’est moins, c’est la façon dont l’artiste a réagi à ce mail : désemparée, perplexe, elle a demandé à 107 femmes non pas de répondre à sa place mais de lire la lettre à leur façon, de l’interpréter, de la commenter, de l’expliquer à la lumière de leur expérience et de leur métier. L’avocate y cherche les preuves d’un délit, Feist ou Camille la fredonnent alors que la DJ Miss Kittin la remixe, la latiniste en fait une traduction, l’écrivain un roman, le clown un sketch. Chacune de ces interprétations est filmée ou photographiée et présentée dans l’exposition et dans un livre à côté du mail corrigé, raturé, décortiqué. Peu à peu, le visiteur se laisse entraîner dans l’univers de toutes ces femmes et en finirait presque par oublier le mail, comme s’il était vidé de sa substance à force d’être interprété.

Intime et universel
Quand un artiste évoque dans son travail la guerre, la politique ou l’histoire, on peut penser que son message s’adresse à tous alors qu’un artiste qui s’inspire de sa vie privée serait plus tourné vers lui-même. L’œuvre de Sophie Calle prouve qu’il n’en est rien. Le point de départ, un mail de rupture, appartient bien au domaine de l’intime, mais l’artiste a su le transformer, le rendre universel. Qui n’a jamais vécu une séparation amoureuse ? L’artiste propose 107 façons possibles de réagir, mais invite surtout le spectateur à inventer la sienne. Sera-t-il passionnel comme Arielle Dombasle ou pudique comme Diam’s, accablé comme Michèle Laroque ou lapidaire, comme cette adolescente qui répond simplement par texto : « Il se la pète ! » ? Autant de miroirs que nous tend l’artiste.

Prenez soin de vous de Sophie Calle, Éd. Actes Sud, 408 pages et 4 DVD.



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